Ouvrez-moi la porte !

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Poussée par mon entourage, je me suis lancée dans la rédaction de petites histoires qui font sourire. J'espère qu'elles vous plairont également et que vous aimerez mes idées loufoques, mes  [+]

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Pff... pff...pff... pff... Allez, encore un effort, j’y suis presque. Presqu’au bout... Allez, plus que quelques mètres à parcourir et je serai sauvée. Il ne m’attrapera pas, il ne faut pas qu’il me rattrape. Je dois absolument lui échapper ou sinon je passerai à la casserole. Non, il ne m’aura pas. En tout cas pas vivante et pas tant que je parviendrais à courir.
Epouvantée par cette forme disgracieuse qui toujours me poursuivait, j’endurais ma course et haletais. J’étais en nage. La sueur perlait sur mon front et épousait tous les recoins de ma peau. Des gouttes tombaient à terre avant d’inonder le sol terreux et gras. J’étais trempée et mon corps se démembrait peu à peu face à cette mécanique usante qui me permettait d’avancer. Mes pores tentaient de respirer malgré l’humidité qui régnait. Je n’étais plus qu’une silhouette dégoulinante et désarticulée et mes joues étaient en feu. Je savais qu’il progressait derrière moi inlassablement et que sa quête ne s’arrêterait qu’une fois qu’il m’aurait prise – moi – sa proie – l’unique chose qui gérait son obsession.
D’emblée, il m’avait surprise, saisie, et fait prisonnière. Il m’avait par la suite séquestrée et nourrie en quantité, puis réduite à si peu de choses que je n’étais presque plus moi. Etais-je encore vivante ? J’avais encore la faculté de penser et la volonté de fuir ; j’étais donc encore un être vivant sur cette terre, c’était ce que je me répétais, attendant le moment le plus favorable pour me sauver.
Lorsque mon cerbère actionna le verrou et ouvrit le portillon, j’entrepris de foncer tête la première le bousculant si je ne pouvais l’éviter. Il chancela et je me surpris à détaler comme un lièvre vers la liberté. Je me précipitai en direction du soleil et le grand air, et ma course s’accéléra progressivement. Comme une machine parfaitement bien huilée, la vitesse augmentait et je fonçais comme si les freins avaient soudainement lâché. Les descentes étaient incontrôlables et les côtes très incertaines. L’ivresse était telle que je ne savais même pas où j’allais. Une seule chose me guidait : l’espoir d’échapper au monstre qui me traquait. Ce monstre était gigantesque. Son ombre encore plus grande. Ma crainte : immense ! Il me pourchassait avec un énorme tranchoir dans les deux mains, qu’il brandissait en hurlant. Je regardais droit devant moi pour ne pas voir l’ombre terrifiante ni l’éclat de cette grande lame étincelante qui aurait pu s’abattre à n’importe quel moment sur ma pauvre tête si je ne parvenais à m’écarter un peu de mon geôlier. J’avais franchis une première étape mais rien n’était joué. Je devais continuer afin d’être totalement en sécurité.
C’est alors qu’au beau milieu du parcours, je la vis. Une issue enfin. Une porte ! Ma seule et unique échappatoire ! Je le mémorisai et l’envisageai. Toute ma course n’avait qu’un seul objectif : sortir de ma prison. Une lumière était perceptible. Cette porte était ouverte : ouverte sur le reste du monde, ouverte sur ma liberté. A chaque nouvelle foulée et à chaque nouvel effort, la douleur se faisait plus intense mais la liberté prenait le pas sur la réalité et la distance jusqu’à la porte se réduisait peu à peu. Plus j’approchai du porche et plus je criai « ouvrez-moi la porte ! ». Je hurlai, je m’époumonai, je n’en pouvais plus... Lorsque soudain, l’ouverture se fit beaucoup plus majestueuse.
Je franchis le seuil et avançai, glacée, essoufflée, en titubant, à la fois sous le choc, la surprise et la fatigue. Cherchant des yeux la lisière de la forêt au-delà de celle que j’avais déjà parcourue quelques heures auparavant, je piétinai vers la lumière. Une certaine chaleur se dégagea tout à coup et des milliers de particules tournoyèrent en faisceaux incandescents dans l’air. La porte se referma alors d’un coup sec dans un grand fracas. Rassurée d’être finalement à l’abri, je fis un pas de côté et glissai maladroitement sur le carrelage humide d’un blanc maculé. En me relevant, je sentis une odeur particulière qui m’entourait. D’abord une odeur d’alcool, de propreté et de fraîcheur, une odeur rassurante. Puis brusquement, des effluves qui montent et s’évaporent, puis une odeur de sang, une odeur de mort.
Je compris enfin pourquoi on m’avait ouvert la porte. Sa stratégie était bien rôdée. Je pensais sortir alors que j’entrais. On m’avait élégamment priée d’entrer sans que je ne m’en rende compte. On m’avait gentiment invitée à entrer alors que je voulais sortir et je m’étais faîte manipuler comme une oie blanche. J’avais fuis un assassin et quitté un enclos, mais pour terminer dans une nouvelle geôle. J’étais de nouveau prisonnière mais plus en plein air. J’étais dans un laboratoire. Qu’allais-je donc devenir ? Qu’allait-il faire de moi ? A quelle sauce devais-je être mangée ? Quelles nouvelles tortures allait-on encore m’infliger ?
Toutes ces questions me trottaient dans la tête et j’étais bien heureuse de l’avoir encore collée à mon cou, tout au moins pour le moment. J’entendais des cris, des bruits de bottes réguliers qui martelaient le sol... ou plutôt les secousses de gigantesques hachoirs qui s’abattaient en cadence régulière sur les cous des bêtes ; des bruits d’énormes aspirateurs... à plumes ; des bruits de branches se rompant... ou plutôt d’os qui se brisent... Un tumulte de bruits assourdissants marquant des gestes, toujours les mêmes, inexorablement. Quant au bruit de chemin de fer, c’était celui d’une vaste chaîne alimentaire sur laquelle on introduisait un animal et de laquelle ressortait une barquette en polystyrène, couverte d’un film cellophane, le tout sous-vide, prêt à consommer. Qu’allait-il donc advenir de moi ? Comment pouvais-je encore me battre contre ce criminel ? Je ne possédai ni arme, ni plan, ni complices, aucune autre ressource que mon corps meurtri par des heures de cavales et mon instinct de survie. « Au secours, à l’aide, à moi... »
Tétanisée par la peur, je tournai en rond sur moi-même et finis par demeurer immobile, ne sachant plus ni comment trouver une issue, ni quelle direction prendre pour me libérer. C’est alors qu’il apparut, dans cette grande lumière... Il m’empoigna violemment par le cou...
CRAC !

* * *

 

- Des bêtes magnifiques cette année.
- Ha ça oui, pas de grippe aviaire, élevage en plein air, label BIO : que de la qualité !
- Oui, la dinde de Noël sera exceptionnelle cette année.

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