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Où se cachent nos chers oiseaux ?

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Fred Panassac

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FINALISTE
Sélection Public

Grenoble tout entière était en effervescence. Du Fort de la Bastille au Parc Mistral et de l’Île Verte aux rives du Drac, toutes les conversations tournaient autour du même thème : le spectacle de désolation qui s’était offert aux yeux d’un employé du Jardin Botanique le matin du dimanche 31 mars, jour du passage à l’heure d’été.

Un soleil paresseux accusant ses deux heures de retard sur le nouveau jour éclairait à peine le parc et, de loin, l’homme avait cru voir un gros animal couché sur le flanc. Il pensa instinctivement à un cheval, puis en s’approchant, à un animal plus petit, comme un chamois, puis à un agrégat de marmottes bien grasses qui se seraient posées pour une sieste le long d’une allée fleurie.

Louis, car tel était son prénom, chaussa ses lunettes et distingua la nature de l’animal : il n’était pas un mais multiple, ils étaient là, innombrables — mais on en compterait bientôt en tout deux-cent-quarante-cinq.
Ce que Louis avait pris de loin pour un pelage de grand mammifère était en réalité une masse d’animaux à plumes. Des oiseaux, qui ne battaient plus des ailes, ne chantaient plus, et plus jamais ne fendraient l’air de leur vol gracieux.

Tous ces oiseaux étaient morts, et, lorsqu’un vétérinaire de la branche iséroise de la Ligue pour la protection des oiseaux se déplaça, il dénombra 53 rouges-gorges, 39 pinsons des arbres, 9 merles noirs, 43 grimpereaux des jardins, 16 corneilles, 23 mésanges charbonnières, 5 mésanges bleues, 57 moineaux, soit autant de moineaux que d’espèces d’oiseaux présentes sur le territoire isérois tout entier.

C’était un crève-coeur et une confirmation de ce que les protecteurs des oiseaux redoutaient depuis longtemps déjà. Il y avait eu des antécédents. Des oiseaux victimes d’un environnement hostile ou ayant absorbé des poisons, il y en avait toujours eu.
Mais jamais une telle hécatombe, au même endroit, comme pour attirer l’attention.

Ce drap funéraire chatoyant, plumes brillant au soleil printanier, paradoxe des couleurs les plus emblématiques de la vie de la nature réunies pour former le plus sinistre des tableaux mortuaires — cela, de mémoire de Grenoblois, on ne l’avait jamais vu, et Vincent, le vétérinaire de la LPO, ne pourrait jamais l’accepter. Il en fit des cauchemars pendant plusieurs nuits. Il fallait retrouver les coupables.

Une nécropsie fut pratiquée sur une partie des petits volatiles pour déterminer la cause de leur mort. Le résultat prendrait quelques jours à arriver.

Pendant ce temps les langues se déliaient. Les propriétaires de jardins témoignaient ne pas avoir aperçu depuis plusieurs jours les mésanges ou les rouges-gorges qui s’abreuvaient ou picoraient des graines chez eux.

L’esprit des habitants était hanté par la disparition de leurs compagnons familiers du réveil, faune sauvage en liberté sans être farouche, petits elfes bien réels dont ils réinventaient jour après jour la vie et les instincts.
Certains jardins recevaient encore quelques visiteurs, voyaient de nouveaux oiseaux venus d’ailleurs, ici quelques moineaux soulcies attirés par des nichoirs, là un ou deux tarins des aulnes au plumage vert orné de bandes noires et jaune vif caractéristiques de leur espèce. Ils venaient se servir dans les mangeoires réapprovisionnées.

Ceux qui comprenaient le langage des oiseaux pouvaient noter des traces d’inquiétude dans les chants, des cris d’avertissement ou de rassemblement, plus d’activité sonore que d’habitude dans les jardins.

Les bénévoles se rendaient compte que quelque chose n’était pas naturel dans leur comportement et qu’ils avaient peur. Un élément extérieur devait menacer ces animaux familiers des jardins, pour qu’ils désertent leurs lieux habituels d’évolution. Il était certain que la mort brutale de leurs congénères les avait traumatisés car ils n’osaient plus s’aventurer près de l’allée du Jardin botanique où Louis avait fait l’étrange et macabre découverte de tous ces cadavres d’oiseaux.

De nuit comme de jour les observateurs les plus zélés et les plus dévoués à la cause de la protection animale guettaient le comportement de la gent ailée.
Une nuit, en sortant d’une soirée bien arrosée, un groupe d’étudiants aperçut à nouveau une dizaine d’oiseaux morts, de plusieurs espèces différentes et près d’une poubelle de rue débordant de détritus dont l’essentiel était formé de sacs en plastique déchirés et de bouteilles de soda à moitié bues.

Sans que cela ait grand-chose à voir avec leur taux d’alcoolémie, les étudiants virent une mésange boire quelques gouttes d’une bouteille de soda sucré renversée sur le trottoir.
La bouteille de plastique avait son goulot déformé, et après s’être abreuvé de liquide sucré, l’oiseau sembla s’intéresser à un anneau coloré abîmé, à moitié détaché. Et de fait, il partit avec ce morceau de plastique coloré dans le bec. Pour les oiseaux morts, plus rien ne pouvait être fait, sauf signaler ce nouveau cas aux responsables de la LPO.

Peu après, un automobiliste découvrit au bord de l’Isère un dépôt sauvage de déchets plastiques au milieu de fragments de nourriture avariée.
L’automobiliste, qui s’était arrêté pour se reposer, fut attiré par les piaillements de centaines de moineaux.
C’est ce qui lui fit découvrir l’amas de plastique et de détritus alimentaires.
Les oiseaux se disputaient des morceaux rigides, détériorés. C’était à qui emporterait le plus volumineux. L’homme signala sa découverte à la mairie. Bien sûr les pollueurs n’avaient pas laissé de carte de visite près des déchets.

Le résultat des examens des cadavres d’oiseaux trouvés au jardin botanique arriva enfin.
Plusieurs avaient des morceaux de coton-tige coincés en travers de la gorge, d’autres avaient été empoisonnés par des pesticides ou étaient morts électrocutés, mais la plupart avait ingéré un de ces anneaux de plastique scellant les bouchons des bouteilles d’eau minérale. On avait trouvé les assassins. Mais pas la main qui d’un geste spectaculaire les avait désignés en regroupant les victimes dans le parc.

PRIX

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Fred Panassac  Commentaire de l'auteur · il y a
Chers lectrices et lecteurs je vous offre un thriller dédié à « nos chers oiseaux » menacés.
En lice également dans le grand Prix ma « Chasse au pigeon » qui, malgré les apparences, ne blesse aucun volatile ;-)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/chasse-au-pigeon

MERCI pour votre soutien en finale. Je suis un peu débordée pour vous répondre et pour les lectures des finalistes, avec beaucoup de textes pas encore lus. À bientôt et merci pour votre patience.

À côté, mon texte du Prix Leonardo « Des gènes sans gêne, mais quel génie » vous tend ses petits bras musclés.

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Lange Rostre · il y a
Je me demande ce que l'homme attend pour réagir..... Quand j'étais adolescent, les hirondelles nichaient par dizaines dans le quartier où nous habitions, aujourd'hui, je n'en vois plus du tout. Idem pour les mésanges. C'est vraiment triste.
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Fred Panassac · il y a
Un indice inquiétant : après un trajet en voiture assez long, de jour ou surtout de nuit, on n’a même plus à enlever les moucherons qui se seraient écrasés sur le pare-brise. La disparition de beaucoup d’insectes ne serait-elle pas une des causes principales de la raréfaction de nos oiseaux ? J’en viens à souhaiter que des piafs viennent picorer mon croissant en terrasse, pourtant ils sont agaçants les piafs, mais encore plus flippant est qu’ils ne viennent plus m'embêter...
Merci pour votre lecture et votre soutien Lange Rostre.

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Lange Rostre · il y a
En effet c'est l'absence le plus inquiétant.
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Anne Marie Menras · il y a
Je viens seulement de lire votre nouvelle plutôt inquiétante concernant nos oiseaux familiers. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas vu que vous étiez en finale pour cette nouvelle. J'ai pourtant lu vos autres oeuvres en lice. Désolée de ne pas l'avoir lue à temps.
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Fred Panassac · il y a
Bonjour Anne-Marie, pas de souci, ne vous excusez pas, il y a trop de textes pour tout lire, et puis n’ayant pas fait de racolage je suis passée à côté de pas mal de retours qui auraient bien pu être gagnants, mais ce n’est pas grave, je préfère comme cela. Merci pour votre lecture car mes textes ne sont pas là seulement le temps d’un prix, je les laisse vivre.
Belle semaine à vous, elle commence avec le soleil, un printemps bien pourri va peut-être mieux s’achever...

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Jo Kummer · il y a
Deuxième texte deuxième vote!
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup pour votre vote Jo Kummer !
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Gina Bernier · il y a
Merci car vous m'avez devancé, puisque tout se jouera demain....Mais les dés sont jetés pour ce qui est de la sélection des internautes. Et pour les deux textes sélectionnés par le jury..... Mystère. Je vous souhaite bonne chance, et je sais qu'il y a des textes méritants donc....Je ne présage rien de rien, mais je me suis accrochée pour garder ma place de septième. Parler de "chez moi" c'était facile, mais je dois cette place honorable aux écrivains de short qui sont venus et revenus m'apporter leurs voix et de si joli commentaires, à mes amis et à ma famille. A bientôt Fred
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Fred Panassac · il y a
Bonjour Gina et je suis très touchée de votre visite. La date est arrivée tellement vite qu’une fois encore j’ai failli me faire piéger et oublier des textes à encourager !!! Le prix du public m’est tellement indifférent — et pourtant pas très éloigné en voix — que je n’ai même pas cherché à récolter des voix pour être en 2ème position (qui est le texte qui obtiendra le prix, étant donné que le Premier l’a déjà gagné la dernière fois, cf le nouveau règlement en Prix éphémère).
Je suis très contente pour vous de votre bonne position, qui n’est que justice, vu votre implication pour la défense de votre beau pays. Belle soirée et pensées amicales.

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Utilisateur désactivé · il y a
Après les insecticides, le plastique. Rien ne leur sera épargné.
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Daniel Nallade · il y a
Soutien renouvelé à ce texte d'alarme !
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Claire Bouchet · il y a
Très belle finale à vous Fred. Vous avez toujours le souci d'une écriture claire et très didactique. C'est vraiment très agréable.
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Robert Grinadeck · il y a
Un texte qui nous interpelle sur les atteintes à l'environnement dont nous sommes coupables sans en être toujours conscients. Bonne chance pour cette finale.
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Corinei · il y a
on a de la patience FRED mais un bon texte pour une prise de conscience Merci voté
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André Page · il y a
Mes votes à nouveau, bravo Frédérique :)
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup André !
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