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Elle s’ennuie,
Charles est mort, il y a cinq ans,
Les enfants sont loin.
Ploc, le facteur vient de passer.
Quelques pubs, une carte postale,
Ancienne, cette carte, délavée,
Une rue de Paris, une plaque rue Thimonnier.
Ah, oui : l’inventeur de la machine à coudre.
Une porte entrouverte, bleu moyen, peinture écaillée,
Entre un disquaire et une épicerie.
Une enseigne, modeste : Hôtel du Renard.
Au verso : « Te souviens-tu ? »
Elle se rassied, intriguée, réfléchit.
Très loin dans sa mémoire, l’hôtel du Renard.
Il resurgit du brouillard passé.
Quelques vagues images, des couleurs pastel, une odeur d’oignons frits,
Une silhouette en uniforme bleu ciel.
Pourquoi, et pourquoi maintenant ?
Doucement, doucement, elle trie sa jeunesse,
C’était dans les années soixante, un serrement de cœur,
Il se souviendrait ?
Elle, à peine.
Pourtant, il fallait oser,
Oser pousser la porte bleue,
Le petit hall d’entrée, un peu crasseux.
Le réceptionniste noir les regarde s’approcher du comptoir,
Il les jauge, les évalue.
« Une chambre, s’il vous plait. »
« Pour une nuit ? » demande-t-il.
Lui répond oui, en la regardant de côté, à la fois sûr de lui et mal à l’aise.
Oui, il fallait oser,
Sa dernière lettre était arrivée : « Je pars en Algérie,
Viens me rejoindre à Paris. »
Oser, mentir à ses parents,
« Une amie de pension me demande d’aller passer le week end avec elle. »
Oser prendre le train Lille-Paris avec ses économies et un sac marron plein de poches.
Supporter les regards des voyageurs du compartiment,
La petite étudiante timide rougit derrière son livre,
Égrener les arrêts, Douai, Arras, Creil,
Michel l’attend sur le quai.
Demain, c’est l’Algérie.
Sa dernière journée, c’est pour elle.
Pressé, il la prend par la main.
L’hôtel n’est pas bien loin,
Elle le suit aveuglément.
C’est autre chose que les rendez-vous à la fac,
Entre deux cours ou dans le petit bistrot de la rue Jean Roisin.
Ils prenaient un café en se serrant l’un contre l’autre.
Cette fois-ci, c’est bien autre chose,
Sauter par-dessus la rivière.
Ne pas trop réfléchir, faire confiance.
La 211, en haut, à droite.
Elle monte devant.
Il regarde ses jambes, le balancement de ses hanches.
La couture de ses bas, elle est droite ?
La rampe d’escalier tourne, lustrée par toutes les mains qui s’y sont posé.
L’odeur d’oignons frits, c’est ici, monte de la cour obscure.
Elle a faim, tout compte fait.
Il la dépasse sur le palier, prend l’air bravache et ouvre la porte.
Elle se souvient de ses yeux bleus, assortis à son uniforme,
Sa grande bouche toujours prête à sourire,
Sa mèche blonde en biais sur son front.
Quand il est intimidé, il la rejette en arrière.
Sa lettre est arrivée quand elle commençait à douter.
Oser, elle a osé, elle est venue.
Dans le train, au retour, elle regarde bien en face ses voisins.
La guerre a été longue.
Il n’a jamais écrit.
Elle a passé ses examens.
Elle n’a pas été enceinte.
Pourquoi, pourquoi maintenant ?

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Liberanne · il y a
sympa votre critique, j'aime les textes courts,
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Stéphane Sogsine · il y a
Un texte atypique et qui tient le lecteur en haleine. Il fallait oser ce style télégraphique, ces phrases très courtes qui rendent compte des cahots de la pensée. Pour ma part j'ai marché
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MCV · il y a
Très jolie, cette fin ouverte sur tous les espoirs!
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Camaru · il y a
Votre texte m'a beaucoup plu : un style vif et puissant qui dit beaucoup avec peu de mots finalement. Des souvenirs, un temps révolu et dans lesquels on vous suit aisément. Et cette belle chute qui laisse la porte ouverte. Bravo !
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Liberanne · il y a
merci de votre commentaire, il est encourageant
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Liberanne · il y a
merci, Eliza, c'est bien loin en effet, mais les sentiments sont toujours d'actualité
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Eliza · il y a
Une époque révolue, mais vous avez fait affluer des souvenirs, et pas des moindres ! L'évocation est belle et votre plume y est pour beaucoup. Merci Liberanne
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Felix Culpa · il y a
Quelle narration ! Quelle écriture ! Quelle histoire ! Je vous donne mon vote et je m'abonne ! Merci de passer lire, si le coeur vous en dit, mon premier texte en concours ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
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MAGNUSMAXIMUS · il y a
merci pour ce flash-back pour ceux qui comme moi sont nés de la soupe des permissions d'aimer dans des endroits devenus avec le temps des sous produits de la consommation du plaisir d'amour de la rue...
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Liberanne · il y a
Plaisir d'amour ne dure pas longtemps, là, il y a peut-être un espoir d'y revenir, merci pour votre vote
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Patrick Peronne · il y a
J'aime la structure narrative qui rompt (en partie) avec les usages installés. J'aime le ton. J'aime l'histoire. J'aime.
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Liberanne · il y a
jeu de mots, virtuose du langage, bravo pour ce portrait, un vrai chat peint de Noël, pour bientôt.
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Liberanne · il y a
excusez-moi, je me suis trompée d'auteur .
merci pour votre critique, je passerai vous voir sans faute.

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JACB · il y a
...parce que c'est maintenant le temps d'un bonheur retrouvé.
Le défilé de vos phrases sert bien le rythme des pensées et les incursions dans le temps. Joli texte plein de tendresse. Bonne chance Liberanne.

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Liberanne · il y a
Un bonheur retrouvé peut-être, ou déçu... c'est ouvert. merci
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