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Ordi67 venait d’avoir six ans, l’âge où on perd ses dents, mais il n’avait pas de dent à perdre : sa vie était en danger. Pour un ordinateur, avoir six ans signifie que de nouveaux outils informatiques plus rapides, plus intelligents, en un mot plus performants, sont nés.
Les logiciels pourtant ultra sophistiqués d’Ordi67 n’intéressaient plus les ingénieurs qui les avaient mis au point. Trop encombrant, trop lent, peu élégant, le vieil ordinateur allait bientôt être démonté ; ses mémoires seraient effacées et ses composants recyclés ou, pire, détruits.
En ce jour d’anniversaire, Ordi67 se retrouvait horriblement seul, son disque dur tout tordu par l’angoisse. Si seulement quelqu’un voulait bien le démarrer, il tenterait de plaider sa cause en montrant comme il pouvait encore se montrer utile. Mais personne ne soulevait plus son couvercle, il n’était plus branché sur le secteur et sa batterie était complètement vide.

Un beau matin, alors qu’Ordi67 n’avait plus vu la lumière depuis longtemps, une lueur horizontale apparut au fond de sa nuit. Instantanément, ses dernières connexions encore efficaces se réveillèrent, son écran s’éclaira faiblement en affichant le message suivant : « AU SECOURS ! ».
Ordi67 avait lui-même écrit cet appel désespéré en dépensant le peu d’énergie qui lui restait. Il avait choisi la plus grosse police possible, avait écrit en caractères gras et même en italique parce qu’il trouvait ça plus joli.
Le couvercle s’ouvrit doucement, deux yeux couleur noisette à l’expression étonnée apparurent, suivis d’un petit nez en trompette et d’une amusante bouche en cul de poule. Des petits doigts malhabiles se mirent à chatouiller le clavier dans tous les sens.
Qui était ce nouvel utilisateur ? Que voulait-il ? Avait-il lu le message ? Savait-il seulement lire ? Manifestement, il ne savait pas très bien écrire et puis ses doigts étaient tout petits.
Quelques heures plus tard, Ordi67 sentit ses circuits intégrés se réchauffer ; il était branché sur le secteur, toute sa puissance lui revenait peu à peu. Des jeux divers et variés, amusants et colorés s’affichaient sur son écran, on lui posait des questions faciles. Le nouveau propriétaire passait des heures à jouer, il n’était pas très doué mais il jouait avec son ordinateur et ça, c’était super. Pour ce dernier qui avait passé sa vie à obéir aux ordres hyper compliqués de ses anciens maîtres, jouer avec un partenaire était tout simplement merveilleux. À présent, des commentaires comme « t’as gagné ! », « ah, c’est moi qui gagne mais t’as bien joué aussi. » s’affichaient. Ordi67 avait adapté son langage pour répondre sur le même ton : «  Je t’ai bien eu ! » « Pas de panique, tu n’as plus que deux niveaux à franchir ! ». Chaque matin il recevait un « Bonjour ! » qui le comblait d’aise, il répondait en très gros et avec plein de couleurs : « Bonne chance ! »

Quelques mois plus tard, un événement extraordinaire se produisit : entre deux jeux passionnants et au grand étonnement d’Ordi67, le nouveau propriétaire ouvrit le fichier de traitement de texte. Tiens-tiens, mon utilisateur deviendrait-il sérieux ?
Le message qui apparut bouleversa ses connexions les plus profondes : « Je m’appelle Romain, j’ai 6 ans et je t’aime. Tu es mon meilleur copain. Je veux te garder ».

Ordi67 avait travaillé pour des ingénieurs, pour des banquiers, pour des gens très intelligents et importants ; jamais aucun d’eux n’avait seulement imaginé s’adresser à lui, encore moins pour lui dire des choses gentilles. Voilà qu’un petit garçon venant tout juste d’apprendre à lire lui faisait découvrir une émotion jusque là ignorée : l’amitié. La vie devint belle : Ordi67 savait enfin qu’il pouvait avoir confiance en quelqu’un. Jamais on ne le démarrerait pour l’arrêter définitivement.
Il jouait tous les jours avec Romain, il l’accompagnait dans les méandres de la « toile » internet, veillant à ce que le petit garçon ne s’y perde pas et, surtout, qu’il ne se retrouve jamais sur des sites dangereux. Ordi67 avait aussi entrepris d’aider son copain à trouver des sites utiles pour les devoirs d’école. Il le guidait dans ses recherches destinées à ses exposés de sciences, Histoire, géographie, mathématiques, Français, corrigeait ses fautes d’orthographe, rangeait soigneusement ses données.

Cela fait à présent de nombreuses années que les deux amis cultivent leur bonne entente sans jamais se lasser de leurs rencontres quotidiennes. Ils sont unis comme les doigts sur le clavier.
Romain a grandi, il a acheté un nouvel ordinateur plus performant mais il ne se résout pas à se séparer de son Ordi67 dont il renouvelle régulièrement les logiciels et avec lequel il passe toujours des heures merveilleuses sur des jeux plus passionnants les uns que les autres. Aujourd’hui, le très vieil Ordi67 est un ordinateur techniquement et informatiquement ancien mais il est en pleine forme. Il est formaté pour fonctionner encore très, très longtemps.

PRIX

Image de Automne 2016
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Isadora90 · il y a
Vraiment Sympa !!!
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Pascale Fusette · il y a
Merci beaucoup!
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Peter Piter · il y a
Ouf quelle belle plume ! Je vous invite sur où est ma faute ?https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ou-est-ma-faute
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Peter Piter · il y a
Ouff quelle plume ! Je vous invite sur où est ma faute? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ou-est-ma-faute
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très satirique sur l'hyperconsommation et l'obsolescence rapide des objets créés par les technologies nouvelles. C'est un réel problème qui engendre un grand gâchis. Bravo, Pascalebouss, d'avoir dénoncé cela dans une histoire amusante et réjouissante. Je clique sur j'aime.
Vous avez aimé mon sonnet "Spectacle nocturne". Aimerez-vous tout autant mon sonnet "Indian song" en finale été ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

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Pascale Fusette · il y a
Merci pour votre appréciation! Je viens vers vous très vite.
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Artvic · il y a
Je rejoins Cathy dans son commentaire ! On est à peine content d'avoir le dernier cri que ce qu'on a est déjà vieillot ! Un très beau texte !
Passez me voir si vous le souhaitez.

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Cathy Grejacz · il y a
Un texte tout en douceur. On s’attache à Ordi 67 et au petit Romain. Le thème de l’hype consommation où tout devient obsolète trop vite est très judicieux.
À bientôt peut être chez moi.

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Pascale Fusette · il y a
Merci beaucoup, je vais venir chez vous dès que possible.
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Sorlinet · il y a
animatrice en EEDD je voudrais m'inspirer de cette belle histoire pour créer une histoire de kamishibaï (théâtre d'histoire en images), afin de sensibiliser les enfants mais aussi les plus grands à l'obsolescence programmée mais aussi a notre rapport aux déchets électriques et électroniques.
Est ce que c'est possible pour vous ? Me donnez vous votre accord ? Merci d'avance. Cordialement.

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Pascale Fusette · il y a
Je suis très flattée et puis c'est pour une très bonne cause que j'approuve absolument. Précisez simplement sur votre texte que l'idée vous a été inspirée par "Ordi67" sur short édition et puis, donnez-moi des nouvelles si vous en avez le temps... Bon courage!
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Caroli · il y a
je découvre un peu tard l'histoire émouvante de cette vieille machine qui ne demande qu'à être aimée, bravo
si ça vous dit, je vous invite à lire ma nouvelle en finale, elle pourrait vous plaire : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/starflex

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Pascale Fusette · il y a
Je vais aller voir ça. Merci pour votre très gentil commentaire.
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Lange Rostre · il y a
Nous vivons la même chose avec notre vieil ordi et nos petits enfants. C'est touchant.
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Pascale Fusette · il y a
Vous me faites vraiment très plaisir! Merci.
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Elric Deroeux · il y a
Très beau texte, ravi de l'avoir lu :)
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Pascale Fusette · il y a
Vous me faites très plaisir, merci!
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