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Albert

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Eddy a une peur bleue des orages. Un éclair traverse le ciel, il se fige. Le tonnerre retenti, il sursaute puis se tétanise. Je le raccompagne chez lui après le repas qu’il est venu partager avec moi. Il me serre le bras très fort .Vers 21h je le quitte devant son immeuble à Monplaisir.
Trempé par la pluie glaciale de cette fin de printemps pourri je me dirige vers le métro et m’engouffre dans sa bouche. La station est déserte à cette heure-ci. La coupe du monde de foot rassemble la population devant les écrans bleutés et plats. En descendant les escaliers, j’entends une rame qui quitte le quai. Je suis seul à attendre. Je m’écroule sur une des chaises de la station. Je relève la tête, m’aperçois que je suis assis juste dans l’axe d’énormes piliers. Face à moi, ces deux murs qui séparent les voies délimitent un écran de cinéma, très long.
Sur le quai du film en cinémascope, une rangée de sièges bleus traverse l’écran de sa longueur. Une femme attend. Elle est assise au milieu de la ligne, un sac de grande surface posé sur la chaise voisine. Elle a probablement trente cinq ans. Elle est passée au supermarché en sortant du bureau. Sa veste de tailleur fait d’elle une secrétaire, mais l’ensemble de la tenue, de bonne qualité, la situe probablement chef de service. Elle penche la tête en avant comme un boxeur sonné qui cherche à reprendre son souffle assis sur son tabouret entre deux rounds. Elle est seule, lasse de sa journée de travail. Sa main plonge dans le cabas, elle en ressort une banane. Elle épluche le fruit, étale la peau en pétale autour de sa main droite, mord dans la chair. Elle savoure ce moment de répit avant de retrouver son foyer. Elle n’a pas remarqué la présence d’un unique spectateur.
D’un geste las, elle relève une mèche tombant sur le fruit, accompagne ses cheveux d’un mouvement de tête. Elle m’aperçoit sur le quai face à elle. Son geste se fige. Ses joues s’empourprent légèrement. D’une imperceptible rotation du visage, elle s’assure que nous sommes seuls dans la station. Elle se redresse lentement, fixe un point au dessus de moi.
Son regard s’illumine, ses yeux me lancent un défi. Son buste immobile se dresse fièrement face à moi. Sa main libre saisit la peau du fruit. Délicatement elle en arrache un lambeau, le laisse tomber sur le sol. Elle répète ce geste, décidée, sans cesser de me regarder. Le fruit est nu. Je suis paralysé sur ma chaise. Un geste vif et souple de son poignet et la banane est à la hauteur de sa bouche. Ses lèvres écarlates s’entrouvrent. Son regard m’interdit tout mouvement. Je ne peux pas bouger, elle a les bonnes cartes et tous les atouts.
Deux inconnus, séparés par les rails du métro, reliés par un jeu sensuel un soir de pluie dans une station déserte.
Sa main gauche remonte sur la banane, les doigts écartés virevoltent tout autour. Une langue rouge sort de sa bouche, et se met à lécher délicatement le fruit.
Le tunnel gronde du bruit du métro qui approche. Son visage n’a pas bougé. Elle met le fruit dans sa bouche, se lance dans un mouvement de va et vient qui s’accélère avec le bruit grandissant. Ses yeux sont rivés dans les miens. Un bruit sec retentit, ses dents se sont refermées sur la banane. Elle avale le dernier morceau.
La femme se lève, saisit le sac sur le siège à ses cotés. La rame du métro pénètre dans la station. Elle s’approche du bord du quai, ses yeux m’adressent un doux sourire. Elle disparait derrière le train qui s’arrête face à moi.
Les bips retentissent, le métro s'en va. L'écran est blanc, le quai est vide...

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Miraje · il y a
Avec un autre fruit, le texte aurait été moins attrayant ☺☺☺ !
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