Opus 64 en mi mineur

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Randonneuse - cycliste - écrivaine - éleveuse de tomates  [+]

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Nous avions acquis, mon mari et moi, une propriété à quelques kilomètres au-dessus de Morges, petite ville de Suisse romande, au bord du lac, peu de temps après notre rencontre qui nous avait tous deux pareillement éblouis. En effet, sans être malheureux, nous avions vécu jusque-là en solo.
Portés par l’exaltation de notre relation, nous avions décidé d’acheter une maison. Principalement car nous voulions vivre proches de la nature — nous étions fatigués de la vie citadine — mais aussi car nous débordions de créativité et avions dû chacun laisser beaucoup d’arrhes au moment de la remise de nos appartements loués, tant nos goûts excentriques avaient dépassé le crépi blanc « Non, ma ptite dame, le locataire suivant n’a que peu de goût pour vos murs orange ! »
Parfaitement insouciants et heureux, nous avions vidé tous nos comptes, emprunté tant et plus, et fini par trouver l’objet tant convoité : une maison des années trente entourée d’un immense jardin. Pommiers, cerisiers, cognassiers, tout n’était que fleurs au printemps. Nous nous y étions mis bravement, avec l’ardeur de la jeunesse, récoltant les fruits, concoctant gelées, purées, confitures. Simultanément, nous enseignions à plein temps tous les deux, rénovant la maison à nos heures vacantes, repeignant, isolant, détruisant, réédifiant, vivant sous des amas de poussières, corrigeant nos copies sur le coin d’une table, pique-niquant le plus souvent, pressés de retrouver notre casque de chantier. Nous menions tout de front, l’énergie galopante. Nous nous figurions mourir là, prévoyant nos cendres au pied du grand arbre, un hêtre rouge qui jouxtait la maison.
Et puis le « mais ». Celui que tout lecteur attend, celui qui guette au coin de nos vies, au détriment de nos plans, de nos projets, la conjonction de coordination qui s’oppose, qui réaffirme ses droits, après que nous avions été oubliés pendant presque dix ans, vécu protégés par les parenthèses
Camille — c’est le nom de mon mari — avait commencé à manifester des signes de faiblesse, de fatigue, ne goûtant plus que très modérément son emploi, n’enseignant finalement plus que parce qu’il fallait payer les traites de la maison ; notre rêve commençait à peser cher. J’avais moi-même perdu mon emploi, et si cela avait un peu secoué notre embarcation, nous n’y avions vu là qu’une occasion de rebondir, de se renouveler — nous n’y pouvons rien, c’est tant à Camille qu’à moi, dans notre nature — et en avais rapidement retrouvé un autre, moins rémunéré, mais moins énergivore également.
Lorsque Camille a fini par lâcher le morceau, sa santé avait été déjà passablement abîmée par le souci financier, le peu de goût qui lui restait d’enseigner : les équations s’enchaînant froides et stériles sur le tableau noir. Il a alors lâché le morceau : « Olivia, j’ai bien peur que nous devions vendre la maison, je n’en peux plus, il faut que je lève le pied, que je puisse respirer. »
Il avait raison, je le pressentais ; les calculs refaits en boucle, les cauchemars sous forme de fichier excel, dont les sommes automatiques et imperturbables interdisent le sommeil. Tout l’indiquait, nous y poussait : il fallait vendre. Remettre à d’autres ce projet qui avait illustré notre histoire, ce jardin dont nous avions aimé chaque recoin, la couleur des tulipes qui nous surprenaient chaque printemps, les pivoines roses et blanches dont je ne me lassais jamais de la fragile beauté, la terre travaillée par nos mains, et, qui offrait chaque été et jusqu’à l’automne, épinards et tomates, piments, haricots, betteraves. Il fallait laisser tout cela. Ouvrir notre maison à l’agent immobilier qui évaluerait, jugerait, sortirait sa calculette, photographierait sous l’angle le plus favorable, nous prendrait déjà — rien qu’un peu — de notre vie. Puis, s’astreindre au bal des visiteurs. Ils n’étaient pas nous, ne le seraient jamais.
J’avais vécu jusque-là très tranquillement ; il en était terminé de ma sérénité. Les nuits ont commencé à se raccourcir, puis à complètement disparaître. Je n’avais jamais imaginé que l’absence de sommeil pût avoir à ce point raison de la raison... Il ne me restait qu’une immense interrogation qui tendait mon corps et faisait tourner mon esprit à plein régime, les boucles d’idées et de peurs s’entortillant autour de mes chevilles, de mes genoux, remontant le long de ma colonne, et une grosse main, celle d’un géant ou d’un monstre, saisissait ma nuque pour ne plus la lâcher, comme le ferait un parent maltraitant, accusant, en répétant « regarde ce que tu as fait ! », d’une poigne qui m’obligeait à pencher la tête vers l’avant.
Tous les « si » du monde et leurs hypothèses hasardeuses dansaient autour de moi, le conditionnel passé m’imposait sa loi : je n’étais plus nulle part, constamment à mille lieux d’où je me trouvais, toujours en proie à une pensée, une inquiétude, un tourment, un calcul. Attendant que d’autres humains décident que l’endroit où nous avions été heureux, les murs que nous avions repeints, deviennent les leurs, nous chassant ainsi de nos pénates, provoquant un double mouvement : le soulagement lié à l’achèvement du projet, mais simultanément la séparation d’avec cet endroit que nous avions tant aimé.
Et puis, un jour, Mendelssohn : concerto pour violon, opus 64, en mi mineur.
Souvent, j’avais dit à Camille — qui depuis enfant pratiquait piano et guitare — que la musique était un art à tous supérieur. « Pourquoi, répètes-tu toujours cela, Olivia, toi qui écris ? » Il est vrai que je m’adonnais parfois à la rédaction de textes brefs, de nouvelles, quand cela me prenait, au détour d’un concours par exemple que je découvrais sur Internet, qui me fixait un délai, une urgence et mettait un frein à ma procrastination. « C’est plat, l’écriture, Camille ! » Il me regardait perplexe. « Plat. »
Bien sûr, j’aimais lire, et la bibliothèque occupait une place importante dans notre maison. « Je ne sais comment te le dire, mais l’écriture te garde à terre... alors que la musique, elle... » . Bien des années auparavant, Camille avait d’ailleurs tenté de m’initier à la guitare. Mais en vain. Mes doigts n’avaient jamais obéi. J’étais confinée avec mes mots.
Le jour où Mendelssohn a débarqué — et malgré mes propos sur l’art supérieur que constitue la musique — je ne l’avais, d’une certaine manière, ou jamais avec cette force, expérimenté.
Aux premières notes de ce concerto pour violon, opus 64 en mi mineur, la fenêtre de mes émotions s’est ouverte d’un seul coup, et la ligne du violon leur a permis à toutes de se manifester d’un seul tenant, comme si ce mouvement n’avait existé que pour décrire ce que je ne parvenais qu’à ravaler jour après jour, que je tentais de gérer, rationnellement. Les couleurs folles des rhus à l’automne, l’odeur des pommes trop mûres que nous repoussions au pied de l’arbre, le ballet des buses au dessus de nos têtes, la danse alternée de hibiscus et des cosmos. Tout avait été écrit par un autre que moi. Mendelssohn m’a prise par la main, par le cœur, par l’âme, par les synapses, les neurones, peu importe. Il a traduit ce que j’avais vécu, ressenti. Sans que je le sache, c’était là dans cet opus 64. Alors, j’ai laissé la musique s’imprégner dans mon sang, sur ma peau, et je n’ai pas cherché à endiguer les larmes qui menaçaient de faire gondoler le papier du document que j’avais sous les yeux. Camille m’a regardée, il a souri. Il m’a tendu le stylo, et j’ai signé l’acte de vente.
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