Opération Jonas

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Petit, Ody TT. Plus grand, il a eut l'idée. Comme Newton, c'est la pomme à l'origine de l'attraction littéraire. Lui c'est la chute, moi les pépins  [+]

Tod gît sur le sable ocre.
Invectivant fortement les dunes mouvantes, balafrant jusqu’au sang ses chairs tendres, un vent de quartz hurle. Tod se recroqueville. Le sable chaud le recouvre avec violence. Les grains de mica s’incrustent dans sa peau, tatouages et piercings en silice. Il fait le mort, le contexte s’y prête, la tempête de sable finira par s’essouffler. Il le sait.
Plusieurs heures plus tard, Tod émerge d’une vague siliceuse. Il jette un œil sur le paysage mouvant, un vrai désert. Il se nettoie le visage et pousse un cri de douleur quand de sa main il se débarrasse des grains de sable accrochés à ses lèvres gercées. Un goût de cuivre oxyde sa bouche, il crache un filet de sang. En refermant sa mâchoire, ses dents crissent, Tod à l’impression, de concasser de la roche, que ce désert est né de la bouche de milliers de gens qui broient la roche au fur et à mesure que les vents les gavent de grains.
La tempête a effacé toutes traces, Tod n’a plu de repère, il doit quand même poursuivre son chemin, sortir de cet endroit maudit par n’importe quel point cardinal. Surtout ne pas tourner en rond, la radioactivité ne lui pardonnerai pas. L’haleine fétide d’Éole lui rappelle qu’il traverse un charnier. Lui est encore vivant mais il se meurt de soif. Il avance, soleil dans le dos, sa seule boussole, et il veut voir et ne pas être vu. Les cadavres contorsionnistes affleurent, statues de quartz en putréfaction. Pas pour longtemps, non pas que les charognards vont les becqueter, eux aussi ont eu des pertes, ils vont vite fondre comme neige au soleil, juste avant qu’un vent malin enterrent les os ou bien les dispersent. Le ciel est bleu, aucun point noir, pas d’oiseau ni de drone. Les ultimes volatiles de ce secteur sont des anges...ou des démons.
Tod cherche du regard un point de vue à fort potentiel, il vise d’un doigt une dune plus haute que les autres. Une main écorchée au-dessus des yeux, Tod observe l’océan sablonneux aux déferlantes figées. Lentement, il pivote à 180°. Son mouvement en vrille l’enfonce jusqu’aux mollets comme deux doigts dans une bouche pâteuse. Cette pensée lui donne la nausée. Des spasmes le secoue, il se penche en avant, essaye de vomir ou de cracher, rien ne sort si ce n’est des grains de quartz. Tod se redresse :
« Putain ! Putain de pays cagneux !!! Du sable et du sable à se brûler la rétine. Maudit ! Maudit désert !!! Pas un arbuste ! Et l’herbe la plus haute, c’est une racine... »
Tod gesticule, énervé. Et en retirant sa jambe droite ensablée, de fatigue, il perd l’équilibre et roule tout en bas de la dune. Dans sa chute, il croise un serpent aussi peureux que venimeux, un torse humain, du moins son squelette, avec un sac à dos explosé. Arrivé en bas, plus de sable que de mal, il remonte la dune jusqu’au sac à dos. Un bidon d’eau potable percé, des vêtements troués, une poche d’herbe bleue, des feuilles à rouler, un briquet. Le kit parfait du zonard drogué. Content de sa trouvaille, Tod redescend avec prudence.
Il reprend sa marche. Il sait qu’il ne faut pas qu’il s’arrête, à la première pause la mort l’accueillera. Il marche péniblement sous un soleil implacable. Il ne sait même plus d’où provient sa transpiration tellement il s’imagine comme une momie égyptienne. Des sables, que Tod perçoit mouvant, l’oblige à faire des tours et des contours au risque de rebrousser chemin. De se perdre. A chacun de ses pas, il déplace une tonne de sable, ses jambes sont lourdes, sa démarche mécanique. Tod avance au moral. Il ne sent déjà plus les rayons solaires qui brûlent sa peau plus vite que les radiations. Une rafale de vent tiède rafraîchit Tod. Elle pousse devant elle un papillon hypertrophié et le plaque sur son visage écarlate. D’un geste brusque, il retire se masque incongru et simultanément il prend conscience que ce n’est qu’un vieux journal froissé et tacheté, un torchon...
«...Et merde !!! Il y a un cul-sableux diarrhéique dans le coin ! « 
Tod s’épuise en une suite d’imprécations violentes contre le reste du monde, un sabir franco-allemand.
Maintenant, il ne marche plus, il titube. Sa vue se trouble, cumul de la fatigue, de la soif et de la réverbération. Pas très loin, un immense rocher en forme de pain de sucre se déplace de gauche à droite, parfois disparaît totalement. C’est quand sa force de caractère l’oblige à se réveiller que le rocher réapparaît. Dans le désert, ce qui n’est pas très loin n’est pas forcement proche, quand ce n’est pas un mirage. Tod, sous l’effort, a de plus en plus de mal à respirer, ses poumons sont brûlants, sa bouche est une plaie, son cerveau est en ébullition. Et sa tête percute le rocher, un son métallique s’en échappe. Il écarquille ses paupières, se frotte le front, il réalise qu’il vient de percuter la carlingue noire d’un avion militaire au cockpit enfoui dans le sable. Le métal est brûlant. L’appareil éventré dégueule un flot de débris et d’objets. Tod remonte le courant manufacturé et s’installe dans le ventre de cette baleine imaginaire, à l’abri des griffes solaires, à la recherche d’une hypothétique bouteille d’eau ou deux jéroboam. Ou un robinet éternel, comme à la maison...Mais il s’endort, vidé de toutes substances vitales...
Il se réveille. La soif l’étouffe. La faim lui tenaille l’estomac. La douleur...les douleurs envahissent ce qui reste de son enveloppe corporelle. Corps connecté. Impossible de bouger sans hurler...
Commence le rituel, il s’essuie les mains sur un bout de tissus aux motifs de camouflage. De sa poche de pantalon kaki, il sort le paquet d’herbes bleues, étale son contenu, sort le papier à rouler et compte le nombre de feuilles, saisit le briquet puis teste sa flamme. Il évalue sa richesse à neuf, dix clopes. Il grimace. Tod n’est pas sûr d’avoir assez de salive pour rouler autant de cigarettes. Il s’arrache un bouton d’épaulette et le mets dans sa bouche, le roule dans son palais avec sa langue gonflée, le suçote.
Il cintre la feuille en deux, bourre le centre d’herbes, roule le mélange entre ses doigts noirs de crasse, donne une forme cylindrique, suit le processus avec grande attention, Il crache le bouton dans sa main gauche et le range dans sa poche. D’un coup de langue humectée, Tod trace un sillon brillant tout le long du papier à rouler et d’un geste maîtrisé du pouce et de l’index forme un tube. Du chaos naît une cigarette. Dans un sursaut d’orgueil, il lance une démarche qualité, il la contemple sur toutes ses faces, tâte la densité de la matière, satisfait, la porte aux lèvres, l’allume et vérifie qu’elle se consume régulièrement tout en relâchant par le nez la fumée de sa première taffe. La deuxième bouffée lui démonte la tête, le cerveau enchaîne deux loopings avant de larguer le corps vers le centre de la terre. Tod sourit. Il cherche à se rappeler depuis quand il est dans la merde. La vraie, les petits problèmes existentiels d’avant, à côté, c’est que du bonheur ! Aucune idée... Le petit mélange de nicotine, d’alcaloïde dosé à l’uranium emporte ses pensées loin de la réalité. Tod tousse. La quinte de toux est déclenchée par la fumée âcre et les poussières de silice qui tapissent sa gorge. Et un rire, un rire idiot, irrépressible, un fou rire...Avec la fumée de la troisième taffe, le rire s’est enfui. Le blanc de ses yeux est rouge, ses iris brillent d’un éclat maladif, Tod se porte de mieux en mieux. Il revit. Alors qu’il lui prend l’envie de chanter une comptine enfantine, il fouille dans le tréfonds de sa mémoire à la recherche d’une mélodie, de paroles. Et le seul souvenir qui remonte à la surface, c’est qu’il n’a jamais eu d’enfance. Pourquoi ? Pour en connaître la réponse, faudrait louvoyer dans les recoins sombre de l’esprit, là où se tapissent les monstres du passé sans être certain d’obtenir un résultat probant. De toute façon, Tod n’a plus d’ennemis maintenant, il est en paix avec lui-même et les autres. Il fume, ses traits burinés semblent apaisés. Cigarette en bouche, il sourit aux anges...
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