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OPÉRATION DE POLICE

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Bartho Lomé

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Marcel Ledahu souffrait d’une malformation congénitale : sa jambe droite, quoique parfaitement fonctionnelle, mesurait dix centimètres de moins que la gauche. Le souci, c’est qu’il aurait bien voulu pouvoir rentrer dans la police, ce que lui interdisait son handicap. Il y avait certes une solution chirurgicale, longue, douloureuse... et chère, mais Marcel Ledahu était terrifié à cette idée, étant quelque peu phobique des hôpitaux. L’intervention, assez lourde, consistait à couper l’os en deux et à l’allonger progressivement, grâce à un instrument métallique implanté dans les deux parties. L’os se reformerait au fur et à mesure entre les deux morceaux s’éloignant un peu plus chaque jour. Pour gagner les décimètres qui manquaient à sa jambe, il faudrait à Marcel de longs mois de martyre, puis une pénible rééducation intensive. De surcroît, les risques de complication étaient loin d’être nuls. Le pauvre n’était pas très chaud...
Pour ne rien arranger, l’obtention du baccalauréat — minimum requis pour postuler — lui avait pris, en candidat libre, plus de temps qu’il n’aurait souhaité et il avait maintenant trente-quatre ans alors que la limite d’âge de présentation au concours d’entrée est de trente-cinq ans.
Mais il était un battant. Il se dit qu’en fonction du fait qu’un verre à moitié vide est aussi un verre à moitié plein, avoir une jambe gauche plus courte signifiait qu’il avait une jambe droite plus longue ! Il réussit à dénicher un chirurgien qui, après de longues tractations, consentit à lui raccourcir le plus grand des deux membres. Le professeur Leboucher avait accepté, motivé par l’originalité de l’opération, mais aussi il faut bien le dire, parce que sa réputation douteuse ne l’aidait guère à remplir son carnet de rendez-vous et à payer sa piscine. Techniquement, l’intervention était assez simple : il fallait couper l’os, lui retrancher les quelques centimètres nécessaires, refermer, plâtrer et attendre que la nature fasse son travail, que la chair, les muscles, les vaisseaux et les nerfs s’adaptent à cette nouvelle configuration. Le tout, même en tenant compte de la rééducation, prendrait beaucoup moins de temps et serait par ailleurs moins traumatisant qu’un allongement. Le seul inconvénient était d’ordre esthétique : Marcel serait à vie un « court en pattes », mais comme il n’était déjà pas un apollon, le sacrifice valait la peine, s’il voulait réaliser son ambition d’être policier.
L’intervention en elle-même se déroula « normalement ». Toutefois, le réveil fut plus difficile que ce qu’on lui avait annoncé, les chirurgiens ayant en commun avec les arracheurs de dents la faculté de minimiser l’intensité des souffrances qu’ils infligent. Quand la douleur commença à s’atténuer, il réalisa qu’il avait étrangement mal... du côté gauche. Il se dit que c’était peut-être dû à l’anesthésie qui perturbait ses sens, mais la mine contrite du professeur Leboucher à son chevet était de mauvais augure... et en effet, il s’avéra que l’infortuné M. Ledahu était victime d’une erreur médicale dramatique : on lui avait rétréci la mauvaise jambe !
Une fois le contrecoup du choc psychologique surmonté, Marcel prit sur lui, et accepta l’offre du chirurgien, la seule qui pouvait encore lui permettre de se présenter à temps au concours : se faire raccourcir la jambe droite de vingt centimètres ! Bien sûr, cela allait être une pénible épreuve, bien sûr il aurait une silhouette ridicule, bien sûr la rééducation serait laborieuse, mais le chirurgien lui promit qu’il serait « sur pieds » dans sa trente-cinquième année, prêt pour l’examen d’entrée. Et il tint parole ! Après une deuxième opération tous frais payée, chambre particulière avec télé gratuite et kiné personnel gracieusement mis à sa disposition... et une indemnité non négligeable, Marcel fut capable de marcher moins d’un an plus tard. Son rêve d’enfant allait se réaliser. Tout n’aurait pas été vain, il allait enfin pouvoir intégrer les forces de l’ordre !
Il se présenta à temps, son dossier était complet depuis belle lurette, tout était parfaitement en règle, il avait largement mis sa période de convalescence à profit pour réviser, plus aucun obstacle n’obscurcissait son horizon... sauf qu’il fut finalement recalé : il ne mesurait plus les un mètre soixante requis pour la fonction ! À défaut de devenir gardien de la paix, il finit sa vie comme gardien de musée, au côté d’une momie égyptienne, assis toute la journée sur sa chaise, les jambes pendantes comme un petit enfant sage.
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Bartho Lomé · il y a
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Felix Culpa · il y a
La valeur n'attend pas le nombre des années, la taille si ! Une histoire de taille dont prend la pleine mesure !
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Bartho Lomé · il y a
Et on dit que c'est pas la taille qui compte ! ;)

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