On ne change pas ?

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Just a wanderer looking for herself... hoping writing will help me  [+]

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Image de Très très courts
Ce matin-là, lorsqu’elle s’éveilla, elle eut immédiatement le sentiment que quelque chose avait changé. Il y avait quelque chose de nouveau dans l’air. Différent mais léger, imperceptible.
Comme tous les jours depuis qu’elle avait commencé ce nouveau boulot qu’elle adorait tant, elle s’était réveillée exactement deux minutes avant la sonnerie de son réveil. Comme tous les matins, son réveil sonna bien à 6h25. Elle l’éteignit, s’étira doucement comme le lui avait expliqué sa profe de stretching. Et comme tous les matins depuis quelques années, elle mit de la musique avant même de sortir de son lit. Céline Dion était la seule artiste capable de la sortir de sa torpeur matinale.
Elle quitta son lit, sa chambre et, comme tant de Français et Françaises, elle commença sa journée en se faisant couler un café. Elle avait essayé de se mettre au thé, car il n’y avait, selon elle, rien de plus distingué et adulte que de siroter une tasse de thé. Mais elle avait du mal à quitter ses vieilles habitudes, et remplacer le goût du café par celui du thé ne l’avait guère convaincue.

Tout l’ooor des hooommes

Elle changea l’eau du chat et lui remit des croquettes dans sa gamelle. Un peu comme elle, le chat n’aimait pas le changement. C’est pourquoi il mangeait exactement les mêmes croquettes depuis des années, sans avoir l’air de s’en lasser.
Elle s’installa sur le canapé, son mug plein de café bien chaud lui réchauffant les mains. Elle alluma la télé sur la chaîne d’info en continu que tout le monde lui reprochait de regarder. Elle n’alluma pas le son de la télé, mais se contenta de lire les titres, afin de profiter de la voix de Céline un peu plus longtemps.

Mais la vie sans toi... Je sais pas !

Les titres des infos la déprimaient. Covid, Trump, réchauffement climatique, enfermement et torture des Ouïghours... Elle avait l’impression que tout allait mal dans le monde. Et surtout, elle commençait à se sentir submergée par toutes ces horribles informations, contre lesquelles elle se sentait impuissante. Bien sûr, elle partageait des articles engagés sur les réseaux sociaux, elle participait à quelques manifs lorsqu’elle avait le temps et qu’elle trouvait quelqu’un.e pour l’accompagner. Mais était-ce assez ?
Le sujet qui lui hérissait le plus le poil était le (faux) débat autour de la tenue des jeunes femmes au collège et au lycée. Elle-même venait d’être mutée dans un lycée de Boulogne-sur-Mer où les lycéennes avaient décidé de ne pas se laisser faire. Elle était connue pour être la « profe d’anglais jeune et trop cool » mais en réalité elle se sentait bien moins cool que ces jeunes qui savaient ce qu’elles voulaient et avaient décidé de se battre pour leurs droits. Elle était en admiration devant cette génération qui, elle en était persuadée, était la génération qui redonnerait du prestige à l’humanité.
Elle observait les invités du journal qui semblaient se disputer autour de cette question de la tenue dite républicaine. Qu’est-ce que ces vieux hommes grisonnants, en costumes gris et aux mines grises, pouvaient bien savoir de la vie de ces jeunes ? Et surtout, quels droits avaient-ils sur les corps de ces jeunes femmes ? Il lui semblait que toutes les parties du corps des femmes étaient devenues tabous : les épaules, le ventre, les jambes, et bien sûr les seins. Les seins éternellement fantasmés sexualisés opprimés. Elle avait toujours été ravie de sa jolie poitrine, petite et ferme, qui lui permettait d’aller danser ou même de faire du sport sans s’encombrer d’un soutien-gorge. Ah mais on n’aurait bientôt plus le droit de se balader sans soutif, puisque les tétons apparents semblaient choquer des personnes bien trop sensibles. Pardon, il faut ici préciser les tétons féminins, puisque les hommes ont toujours pu arborer leur torse librement. Elle avait un jour, alors qu’elle était encore elle-même lycéenne, écrit une ode aux seins pour un exercice d’écriture, et la profe était entrée dans une rage folle. Selon elle, sa jeune élève avait écrit ni plus ni moins que de la vulgaire pornographie. Ce souvenir lui arracha un sourire. Si son ancienne profe la voyait aujourd’hui, fan de littérature érotique et de pornos féministes, elle enragerait. Elle ferma les yeux et essaya de se remémorer les premiers vers de son poème. Ô seins dans le miroir, ô vous que j’aime voir... Non, ce n’était pas de la grande poésie, loin de là. Mais n’aurait-elle pas dû avoir le droit de s’exprimer sur un sujet qui lui tenait à cœur, un sujet à la fois intime et universel ? Elle avait toujours pensé que l’école était le lieu de l’apprentissage, mais aussi de l’expression de soi. Force était de constater qu’elle s’était trompée. C’était sans doute, au fond, l’une des raisons qui l’avaient poussée à devenir enseignante à son tour. Enseigner, mais surtout écouter, respecter et guider, telle était sa vocation. Et peu lui importait les tenues que pouvaient bien arborer ses élèves !
Était-on de retour à l’époque victorienne, où les cols se portaient hauts et où les jupes se devaient de frôler le sol ? Elle était la première à souffrir de la chaleur estivale. Elle détestait l’été, mais elle s’était toujours couverte, n’avait jamais osé arborer un débardeur ou une mini-jupe, car ses parents lui avaient enseigné la « décence » ! La décence, quelle connerie ! Est-il décent de crever de chaud pour ne pas dévoiler un bout de chair ? Elle se souvenait de ces pénibles déménagements estivaux où tous les hommes de sa vie -son père, son ex, son frère- étaient tous torse nu, tandis qu’elle était gênée que l’on puisse deviner ses courbes sous son t-shirt trempé de transpiration. Elle se rappelait son ex qui lui interdisait de passer devant la fenêtre en soutien-gorge tandis qu’il passait ses journées en caleçon. Et tout cela la mettait hors d’elle. Elle estimait que le fait d’imposer aux femmes ce qu’elles avaient le droit de porter ou non pouvait être très dangereux. En effet, ces débats ridicules étaient une manière de nourrir la culture du viol, puisqu’ils suggéraient dangereusement que les femmes étaient, selon la manière dont elles s’habillaient, bien responsables des abus sexuels qu’elles pouvaient subir au quotidien. Une telle idée la révoltait à tel point qu’elle en aurait vomi.

Les derniers seront les premiers
Dans l'autre réalité
Nous serons princes d'éternité...
L’heure de la révolution avait sonné.

Et soudain, elle comprit : ce léger changement qu’elle avait ressenti en se réveillant ce matin-là, ce n’était pas un changement dans l’atmosphère. Ce n’était pas un changement dans la nature ou dans les lois. Ce n’était certainement pas un changement au niveau des horreurs qu’elle voyait défiler aux infos. Ce changement, il avait lieu au plus profond d’elle-même. Elle le sentait dans ses entrailles. Une décision, une évidence s’était faite en elle à son insu. Elle allait se battre. Elle allait soutenir ses jeunes adolescentes d’élèves, mais aussi toutes celles et tous ceux qui souffraient de ces injonctions faites au corps féminin. Elle était tombée la veille sur une photographie datant de 1945, et montrant des étudiantes américaines en pantalon, protestant contre le fait qu’on leur interdise de porter ce vêtement jugé comme masculin en cours. Peut-être que c’était cette photo qui avait produit le déclic, qui avait éveillé quelque chose en elle. Quoi qu’il en soit, elle en était cette fois sûre, elle était prête pour le changement.
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M. Iraje · il y a
Une transformation peut en cacher une autre, et celle des esprits n'est pas la plus facile à faire...
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Ahmed Dokja · il y a
Beau texte, très inspirant. Tu as mes 5 voix. Je t'invite à lire et voter pour mon texte Smile.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/smile-4

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Tnomreg Germont · il y a
Ma voix pour ce texte bien écrit
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Paul Jomon · il y a
Un texte inattendu. On se prépare candidement à aborder le sujet du cancer du sein et on découvre une prise de position enlevée et convaincue sur la perception dévoyée du dimorphisme sexuel entre homme et femme. C'est donc un Octobre rose non pas oncologique mais féministe qui nous est offert. Je comprends le trouble des lect·rices·eurs. ;)
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Tnomreg Germont · il y a
Oui en effet, car les sélections de nos textes devaient correspondre à des critères bien précis, mais bon soyons fous et transgressons les règles - après tout ça fait du bien