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On m'appelle le Chevalier Blanc...

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JiJinou

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Je suis né en 48 comme toi, ma très chère amie Madame De la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Malgré ton patronyme ronflant, nous avons partagé des moments inoubliables tous les deux. Toi si grande, si reconnue de par le monde, si protectrice. Moi, si petit, insignifiant, banal. A bientôt 70 ans, notre duo est un peu décati et a pris un sacré coup de vieux ces derniers temps. Mais, laisse-moi te dire que je ne capitule pas! Jusqu’au bout, je me battrai à tes côtés, car toi seule à donner du sens à mon existence !
Je suis ton serviteur, ton chevalier blanc sans peur et sans reproche...
« On m'appelle le chevalier blanc
Je vais et je vole au secours d'innocents
Dans la campagne résonne la poudre
Je vais et vole plus vite que la foudre »
De galopin, je devins page puis écuyer en quelques années d’existence. Puisant ma force dans tes articles affichés sur le portail de l’école, je me suis endurci. Mes premiers combats, je les ai menés pour ma mère. Dans les années cinquante, la société française n’acceptait pas qu’une femme élève seule son enfant. Victimes de préjugés des plus féroces, j’entrais en résistance pacifique moi, le « bâtard » de la République ! J’ai tout supporté du haut de mes dix ans ! J’ai soutenu ma mère face à mes grands-parents qui l’ont rejetée, aux hommes qui ont abusé de sa condition, à l’usure d’un travail et d’un quotidien pénibles...Ces tas de gravats qui fracassaient chaque jour un peu plus son corps fragile et ont tourmenté son âme jusqu’à sa mort.
« Mon épée est prête à servir
L'ennemi n'a qu'à se tenir
De chacun je suis respecté
Du paysan au chevalier »
L’apprenti chevalier blanc a pris du galon. A vingt ans, l’âge de tous les possibles, je me sentais puissant et fougueux. Jeune étudiant en 68, j’ai dans un premier temps vomi les fascistes et les oppresseurs sur le parvis de l’université de Nanterre assommant à coup de slogans l’Autorité et la Morale. Chaque jour, je côtoyais et essayais d’embrigader Ibrâhîm, mon ami étranger, étudiant comme moi, qui vivait dans un des bidonvilles en face de l’université. Il me répétait souvent : « Arrêtes avec tes phrases toutes faites! Viens brûler le bidonville plutôt que de casser la fac. Je veux bien y habiter à la fac, Moi ! ». Ces paroles prophétiques d’Ibrâhîm ébranlaient mes convictions. Je ne défendais pas la bonne cause pour la première fois de ma vie. Abandonnant sans regret mes camarades de lutte, j’ai milité pour le relogement des familles des bidonvilles pour qu’ils puissent vivre dans des logements décents. Et, les barres HLM sont apparues !
« On m'appelle le Chevalier Blanc
Je vais et vole au secours d'innocents
Cent fois ma tête fut mise à prix
Jamais personne ne m'a pris »
Assagi par la naissance de mon unique enfant, Eleanor (tu apprécieras le clin d’œil, j’en suis persuadé !) j’ai suivi tranquillement tes préceptes pendant près de quarante ans. J’ai trouvé un travail purement alimentaire, élevé ma fille dans le respect de tes maîtres mots. J’ai œuvré dans un nombre incalculable d’associations humanitaires, sociales, culturelles, politiques en veillant à ce que ma petite comprenne ma démarche. Je me souviens encore de son regard admiratif et si pur quand je lui racontais mes nuits passées en maraudes avec Médecins du Monde, quand je lui décrivais la détresse et l'isolement des personnes qui fréquentaient l’épicerie sociale ou les « Restos du cœur ». Les mercredis et week-end, Eléanor, petite main silencieuse et appliquée, m’accompagnait souvent dans mes pérégrinations. Lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle voulait faire des études d’infirmière, j’étais fou de joie : quel merveilleux métier, la digne fille de son père !
« Vingt soldats ne me font pas peur
J'ai pour moi la force et l'honneur
La justice guide mon bras
Jamais rien ne l'arrêtera »
Fin 2018. Bon anniversaire à toi ma grande amie. Je ne pourrai malheureusement pas te célébrer comme il se doit. J’assiste depuis deux semaines au procès de ma fille à la Cour d’Assises de Nanterre. Les journaux parlent d’elle comme d’un ange de la mort. Eléanor est infirmière depuis plus de vingt ans en soins palliatifs. Elle a inoculé la mort à des malades en fin de vie pour leur éviter de trop souffrir. Est-ce un crime ? J’ai posé la question à l’expert psychiatre qui la suit depuis le début. Son explication m’a troublé. Eléanor serait atteinte du « syndrome de sauveur » ou du « complexe du chevalier blanc » des pathologies qui, poussées à l’extrême, peuvent conduire à de tels actes. L’expert m’a retenu dans son bureau. Plus ses questions fusaient, plus je me revoyais gamin dans les années cinquante. Cette confrontation résonne encore en moi sans que je puisse réellement expliquer ce qui m’interpelle.
« La la la... »
Je lève quand même mon verre à ta santé, Madame DUDH et à Coluche, le plus atypique de tes chevaliers blancs.
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Paroles de « La chanson du chevalier blanc » chantées par Luis Mariano et musique du film de Coluche « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine » (1977)

PRIX

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Cathy Grejacz · il y a
Ce texte pousse à la réflexion
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RAC · il y a
De belles références et un bien bel hommage à quantité de personnages et de convictions. Bravo !
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Clémence Gnintedem · il y a
Aider les autres n'est pas toujours aisée, mais c'est salutaire, important et nécessaire💙
Je vous invite, s'il vous plait, à découvrir ma nouvelle en compétition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-ou-raison

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Lalili · il y a
Je découvre un peu tard un texte prenant et intéressant.
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AKM · il y a
C'est avec plaisir que je m'abonne à la lecture de votre récit !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
Merci et au plaisir de vous relire !

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Borodine Thomas · il y a
j'adore la tournure du récit, en formant un dialogue directe a la DUH en la personnifiant... l'euthanasie étant un sujet délicat, merci de me faire vivre votre idée d'une manière très originale! mon vote pour vous! merci de visiter ma page et m'encourager pour mes 2 textes si cela vous dit..
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Alex Des · il y a
J'aime beaucoup le ton et le rythme du récit, et cette chute qui fait frissonner autant qu'elle fait réfléchir. Une réussite, bravo!
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes voix, vous avez une belle plume ! Merci de découvrir mes textes sur ma page.
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Jenny Guillaume · il y a
Une histoire qui fait réfléchir, aider les autres requiert une force de caractère et une conviction qu'il faut être capable de maîtriser. Bravo !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une oeuvre très bien ouvragée ! Faite avec subtilité ! Très originale et bien stylée ! J'ai beaucoup aimé !
Bravoo ! Toutes mes voix !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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JiJinou · il y a
Merci beaucoup. Je passerai lire votre oeuvre.
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