On débranche tout

il y a
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En compétition
Image de Été 2020

Les drames n’arrivent pas toujours par mauvais temps. Il n’y a pas toujours d’orage, de pluie froide et grise, ni de vent acéré pour nous faire ressentir l’horreur des événements.
Peut-être que cette image nous vient des films, ou peut-être que la nature humaine nous pousse à ne pas croire tout de suite les mauvaises nouvelles quand le soleil est haut dans le ciel. Comme s’il ne pouvait rien arriver de terrible tant que le ciel est bleu, la mer claire et limpide, la chaleur douce sur notre peau.
Mais c’est sous ce soleil que la nouvelle est tombée.
Une mer azur, une île au loin, un voilier. C’est la dernière photo que j’ai prise avant… J’ai encore du mal à le dire. Je n’ai repris aucune photo depuis. Notre téléphone a soudain servi à nouveau de téléphone et de rien d’autre. Appeler, encore et encore, tomber sur des répondeurs, réessayer quand même, ne pas croire les nouvelles. Ne pas croire.
C’était nos premières vacances si loin de chez nous. Un grand voyage, pour décompresser d’une année chargée au boulot, prendre un peu de bon temps dans un endroit paradisiaque et laisser nos soucis derrière nous pour quelque temps. On avait prévenu, sur Facebook, avant de partir : « On débranche tout ! Pas la peine d’essayer de nous appeler pendant deux semaines ! Bisouuus ! ». On se reconnectait quand même quelquefois, juste le temps de poster une photo, juste le temps d’étaler un peu notre bonheur à ceux laissés en arrière, faire rager ceux qui sont coincés derrière un bureau ou dans le métro. Mais on éteint vite, on rigole en voyant les notifications qui laissent apparaître un début de message envieux et on reprend un cocktail.
J’ai essayé d’appeler, ce matin encore, au réveil. Je ne dors plus que quelques heures par nuit, maintenant. Par à-coups. Je me réveille en sursaut et je prends mon téléphone, j’essaye encore d’appeler. Je tombe sur les répondeurs. Des voix fantômes. Je sais. Je sais depuis plusieurs jours maintenant que personne ne répondra.
L’Amérique a disparu.
Ce n’est pas clair. Les chefs d’État nient, s’accusent mutuellement, cherchent à connaître le coupable. Les scientifiques s’interrogent. Une bombe aussi dévastatrice, qui aurait pu la concevoir ? Dans quel but ? Quel pays aurait pu vouloir s’en servir ?
Les rumeurs circulent comme des feux de forêt. Aucune n’est vraisemblable. Aucune ne semble possible. Pourtant… les États-Unis n’existent plus. La plus grande partie du pays : rasée. Le Canada en grande partie touché. Plus personne ne répond.
Et nous, nous sommes ici. Nous sommes devenus du jour au lendemain des réfugiés. Dans un pays qui ne connaît que le tourisme, qui ne sait pas comment gérer cette situation. Nous ne pouvons pas rester. Nous ne pouvons aller nulle part… On parle de nous envoyer en Europe, dans les pays qui voudront bien nous accueillir. Ils ne sont pas nombreux ; nous le sommes trop.

Je me suis levé encore, en pleine nuit. J’ai essayé d’appeler. Répondeur. Un réflexe inutile. On sait enfin ce qui s’est passé. C’est Yellowstone. Ce volcan, en sommeil au centre du pays, abritait des chambres magmatiques dix fois plus grandes qu’on ne le pensait.
Il y a neuf jours, il s’est réveillé.

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Julien1965 · il y a
Un style accrocheur pour un TTC angoissant, et ce qui fort c'est l'angoisse suscitée pour un texte si court...
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Marion Isle · il y a
Merci beaucoup! Je suis contente d'avoir réussi à faire passer ces émotions pour vous!
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Aude Maz · il y a
Bien stressant quand on se projette à la place des protagonistes !
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mariedeville · il y a
Captivant
On regrette que ce soit si court

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Marion Isle · il y a
ça laisse un peu de place à imaginer sa propre suite ;)
Mais j'en ferais peut-être un récit plus long un jour, le thème catastrophe est (malheureusement) bien inspirant de nos jours !

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M. Iraje · il y a
Une vision apocalyptique de ce qu'ont peut-être vécu les dinosaures ... Tout n'est pas que fiction, et demain est devenu imprévisible. Le covid a réveillé nos consciences, et la fiction n'est plus qu'une possibilité.
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Marion Isle · il y a
Notre planète est bien imprévisible, elle nous le rappelle souvent ! J'espère quand même que ça ne restera que de la fiction ^^
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Gilles Pascual · il y a
Une immense catastrophe dont l'horreur est parfaitement évoquée par vos quelques mots simples. Si beaucoup de livres ou films décrivent la Catastrophe et beaucoup d'autres racontent ce qu'est devenue la vie des dizaines - voire des centaines - d'années après le Désastre, peu parlent de "la transition" entre les 2 périodes. Et pourtant, comme le décrit fort bien votre texte, la question du devenir des survivants, ceux qui étaient loin de l'épicentre, est majeure : trop nombreux pour qu'on puisse les prendre facilement en charge, trop peu nombreux pour maintenir leur culture vivante... J'aime ce texte.
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Marion Isle · il y a
Merci beaucoup ! Effectivement c'est un thème qui m'intéresse, cet entre-deux dont je n'ai pas vu non plus beaucoup de récits. Et ce format court s'y prête bien, même si je tenterai sans doute de l'approfondir un jour :)
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Mireille Bosq · il y a
Vivre au bord du volcan, c'est une réalité, l'Histoire nous le rappelle quelquefois mais restons dans la fiction même dramatique!
Il me serait agréable de recevoir votre visite sur ma page. https://short-edition.com/fr/auteur/mireille-bosq

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Ginette Flora Amouma · il y a
Nous sommes à la merci d'une catastrophe ..... . et celle que vous décrivez est terrifiante.
Atmosphère angoissante pour une situation qui s'est renversée.

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Marion Isle · il y a
Merci ! Je suis contente que l'ambiance se ressente aussi bien !
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Paul Marie · il y a
hou, ca fait froid dans le dos ! bravo
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
C'est toujours possible !! mon vote, une visite sur mon site peut-être ? merci

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