Ombres siamoises

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Ancre s'efface pour laisser la place à Yves Le Gouelan, son nouveau nom de plume. La petite ancre bleue est toujours là, sous un nouveau visuel, pour écrire de nouvelles pages, espérant trouve  [+]

Image de Été 2014
Le regard en plongée dans la rue. Le bitume sombre, le béton froid des immeubles, l’écorce lisse et rugueuse des arbres. Les bruits étouffés, la vie filtrée, tamisée. La vie à fleur d’oreille, un courant à peine audible. Parfois, au bout des doigts des vibrations, remontées par la main collée au carreau.
Le visage proche de la fenêtre, les boucles de cheveux enroulées dans le reflet de la vitre, deux visages, immobiles, semblent se défier, ombres jumelles, retenues par le souffle de la respiration. Une auréole de buée sur le verre. Ombres siamoises, au pelage de velours, un voile de poudre sur les joues et les pommettes.
La nuit accrochée au ciel et les étoiles perdues derrière les nuages. En bas un couple se bécote sur un banc, caché, dissimulé dans l’intimité de la pénombre. Ombres mouvantes, émouvantes, ombres enlacées, lascives.
Une voiture surgit, phares allumés, puissants, balayant une rangée d’arbre et leurs doubles, les projetant sur la façade d’une maison. Des ailes de papillons. Ombres chinoises, éphémères, mer d’Iroise.
Plus loin, un homme et son chien en laisse pour la promenade du soir longent l’enceinte d’une résidence. Dans leur sillage, deux silhouettes franchissent sans bruit le haut de la grille. L’un derrière l’autre, portant chacun en bandoulière un sac au ventre bien rempli, ils disparaissent au coin de la rue, loin de leur forfait. Ombres évanouies, aussitôt happées par la nuit.
Le front appuyé contre la fraîcheur de la vitre, elle ne bouge pas, le corps figé, seuls les cils alourdis de mascara prennent leur envol à chaque battement de paupières qui chasse la poussière de ses yeux. Sur le toit elle croit reconnaître le son d’ailes agitées, suivi d’un froissement de plumes.
Une auto monte la rue en pente, le moteur gronde, l’air et les murs frémissent légèrement. Le grognement mécanique et son écho sont dissouts, absorbés en une fraction de seconde. Le silence revient à pas de velours.
Plus au fond dans le quartier, une descente de garage entre deux bâtiments, là où elle sait la vie souterraine. Où de curieuses manipulations s’opèrent, à mains nues, billets échangés, sachets de poudre, la came et le manque. Remarquez les mains qui ne se touchent pas, elles s’effleurent, drôles de fleurs. Ombres épanouies, empoisonnées, carnivores, aux parfums de mort subite.
Sous un porche une femme, aux mœurs légères. Sur le trottoir un homme se dirige vers elle, le pas hésitant, guidé par une pulsion sourde qui envahit son ventre, jetant son dévolu sur cette inconnue, en bas résille et jupe courte, cachées sous les pans d’un manteau. Bonsoir.
Un square, ou un jardin, ou un parc, avec une pièce d’eau, autour de laquelle des chaises en fer enchaînées par rangée attendent la prochaine séance du spectacle, sous l’œil bienveillant de deux lions de pierre, semblables à deux gouttes d’eau, adoptant la même attitude belliqueuse.
Le regard se transporte ailleurs dans la ville, dans des restaurants, sous les terrasses chauffées, amis, amants, amoureux, inconnus, face à face, les yeux dans les yeux, les rires répondant aux sourires, et les désirs aux envies et autres malices. Ombres complices.
L’un est le reflet de l’autre, des images, des milliers d’images, poussières d’images. Rien ne se fixe sur la rétine. La mémoire s’envole, volage, et une présence invisible court nos solitudes. Elle, elle attend là, du haut de son poste d’observation, guettant les traces d’une autre vie dans l’obscurité, d’autres possibles, d’autres ouvertures.
Deux fourgons de police passent, gyrophares en action. Des éclats de lumière bleue tournoient dans l’air, toupies de couleurs enroulées dans leur course, s’accrochant aux façades, glissant sans laisser de marques. Lisses, elles passent sur la peau.
Un homme traverse le carrefour à grandes enjambées, pressé, le visage dissimulé derrière le col relevé d’une longue veste, les mains enfoncées dans les poches. Il file droit vers elle, sûr de sa cible, et telle une flèche, pénètre son corps, quatre étages en-dessous.
Battements de cœur, le sang afflue aux tempes. Aux aguets, les yeux écarquillés, attentives aux mouvements du soir, sœurs siamoises unies à la vie de l’une, sous la lune. Quelqu’un monte les escaliers, s’arrête sur le palier. Cliquetis familier des clés dans la serrure, claquement métallique de la porte. Le doux choc des clés sur le bois de la commode dans l’entrée. Bruits de talons de chaussure sur le parquet. Le bois grince en s’éloignant.
La lumière s’éteint dans la pièce. La vitre de la fenêtre se vide en un instant. L’ombre se meurt. La vie s’enfuit.
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Yves Le Gouelan · il y a
Une surprise, grand merci pour ce commentaire.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je découvre! Une plongée dans une série noire...aux détails acérés...glacials.. ...un zoom arrière mortel!
Une écriture fine et minutieuse.
;-))

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