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Ombre dans le brouillard

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Alex Maliraut

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Les gens du coin l'appelaient l'Ombre de la mort, car jamais personne ne l'avait vraiment vue. Une silhouette, une apparition, un mouvement dans la brume. Voilà tout ce que les survivants avaient rapporté comme preuve de son existence.
On racontait que c'était une sorcière, de celles qu'on avait pendues puis noyées du haut du pont traversant la rivière locale. Que la corde de l'une d'elles avait lâché, et son corps n'avait jamais été retrouvé. On prétendait que c'était elle qui apportait le brouillard sur le village, pour qu'on ne puisse pas la voir arriver. Et alors, elle sautait sur le premier bougre se promenant un peu trop près du rivage, et lui extirpait la vie. Quand tout se dissipait, on le retrouvait, sec comme un pruneau séché, la peau collée aux os. Un spectacle épouvantable.
Ces meurtres atroces se produisaient dans le village devenu tristement célèbre de Karnsbourg. Cela faisait des années que se manifestait ce phénomène, le bruit avait couru dans la région qu'une malédiction était tombée sur les habitants. Certains locaux fuirent. Les autres évitaient de traverser le pont qui passait au-dessus du cours d'eau. De toute façon, plus aucun étranger ne venait par cette route. Dès que la brume se levait près de la rivière, tout le monde se réfugiait et se calfeutrait dans sa maison. Parfois ils entendaient un murmure, comme si la chose les appelait, ou se moquait d'eux. Ils attendaient que la brume recule puis disparaisse. Alors ils osaient ressortir, et ils trouvaient toujours un cadavre : Un innocent qui n'avait pas su se cacher à temps, ou un animal quand la sorcière n'avait rien trouvé de mieux à se mettre sous la dent.

Des hommes vinrent, promettant aux villageois de les débarrasser de l'Ombre une bonne fois pour toutes. Ils étaient nourris, logés, adulés. Mais dès que la brume arrivait, ils sortaient faisant mine d'aller combattre, pour finalement prendre le chemin contraire et s'enfuir, pillant au passage les habitants. Ils furent nombreux à avoir profité de leur détresse, jusqu'à ce que deux mercenaires atterrissent dans leur campagne. Ces derniers ne reçurent guère bon accueil.
Ils se nommaient Lokner et Fentis. Ils prétendaient avoir déjà libéré plusieurs villages de monstres, qui se révélaient toujours n'être que superstitions enjolivées : un troll des forêts n'était au final qu'un gros ours hargneux, des gobelins joués par une bande de jeunes enfants abandonnés, ou encore un blaireau colossal et difforme, peut-être le plus monstrueux du lot.
Toujours est-il qu'ils n'étaient pas apeurés par ce qu'annonçaient les villageois, ce qui rendait ces derniers plus sceptiques encore. Les prétendus héros avaient décidé d'un plan curieux. L'un s'enduirait de vase, et se cacherait en bordure de la rivière, près du pont à l'entrée du village. Il avait demandé à son acolyte de s'approcher de la route dès que la brume commencerait à se lever, pour faire office d'appât. Ils semblaient confiants. Ils demandèrent quand serait la prochaine manifestation. Un vieux bûcheron leur annonça que cela devrait se produire prochainement, car cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu de morts. Sur ces paroles réjouissantes, ils attendirent à l'auberge.

Et comme les gens du village l'avaient prédit, un matin la brume se leva. Les deux hommes se postèrent là où ils avaient prévu de tendre leur piège. Le temps que Lokner se camoufle dans le limon, le brouillard était devenu extrêmement épais. La visibilité était nulle, même la lumière de la chandelle de son ami ne se voyait plus. Mais il entendit quelque chose sortir de l'eau. Cela provenait de sous le pont. Il entendit des bruits de pas qui s'enfoncent dans la boue, au bord de la rivière. Il entendit des gouttes d'eaux dégouliner sur le sol. Il sentit une odeur cadavérique, supérieure à la vase gluante qui l'étreignait. Mais il ne voyait rien, pas une ombre. La brume était trop épaisse.
"Mince, j'ai l'impression d'être aveugle. Tu vois quelque chose ?"
Fentis venait d'attirer l'Ombre ! Si la créature ne l'avait pas déjà senti. Comme pour répondre à cette interrogation, un gémissement s'échappa du brouillard. Pas un râle mortuaire, plutôt une mélodie fredonnée. Ces sons gutturaux étaient clairs, purs, et dangereusement enchanteurs. Lokner avait oublié pendant quelques instants la dangerosité de la situation, en particulier pour Fentis qui était à découvert. S'extirpant de sa cache boueuse et malodorante, il se lança aussi discrètement que possible à la poursuite de la créature, sans aucune visibilité. Il ne distinguait même pas ses pieds.
Alors qu'il semblait réussir à se diriger jusqu'à sa source, les sons s'atténuèrent, pour devenir un grand silence. Seul le cours d'eau clapotait dans cet univers cotonneux. Il cria le nom de Fentis plusieurs fois, mais celui-ci ne répondit pas, lui faisant craindre le pire. Il sorti son épée, frappant du plat de la lame dans le vide, espérant trouver un obstacle. Il avançait, toujours en moulinant, se repérant au son de la rivière sur sa gauche. Lorsque enfin sa lame frappa d'un bruit mat sur un corps accroupi. A tâtons il reconnut des cheveux, sûrement Fentis, mais ce dernier ne réagit pas. Toujours en tâtonnant, Lokner s'aperçut que quelque chose n'allait pas sur son visage : en déplaçant sa main, il senti comme quelque chose agrippé à sa bouche, qui l'embrassait. Impossible de le décoller, mais la chose bougeait. Sans sommation, Lokner plongea son épée à l'endroit où devait se trouver le corps de la créature. Il visa juste car elle lâcha prise, en émettant un couinement de surprise.
La brume commença à s'atténuer. Le mercenaire distinguait à présent ce qui se trouvait autour de lui. C'était bien Fentis à ses pieds, qui se recroquevilla et toussa comme s'il avait avalé de travers. Sur la route, aucune trainée de sang, mais il aperçut ce qu'il avait blessé rampant vers la rivière. Il lui sauta dessus et s'apprêta à assener le coup de grâce, lorsqu'il posa son regard sur son visage : lisse, sans yeux pour le voir. Malgré tout une certaine beauté, les traits plissés et la bouche ouverte affichaient sa peur. Son corps humanoïde était comme formé de coraux, dans un camaïeu de bleu apaisant.
Le temps de s'émerveiller sur l'Ombre démasquée, Lokner ne s'aperçu pas qu'elle s'approchait de lui, tenant son visage de ses mains douces, s'approchant pour un baiser. Il n'osait la blesser à nouveau. Ses lèvres touchèrent les siennes. C'est Fentis qui lui sauva la vie, achevant la créature d'une décapitation experte. La tête roula au sol, la brume disparut.
Les habitants commencèrent à approcher, alors que les deux amis tentaient tant bien que mal de tenir debout.
"Je n'avais jamais connu ça avant, j'étais totalement envouté.
- Oui, c'est comme s'il était devenu impensable de lui faire mal. Ce mélange de tendresse et d'apaisement qui s'est emparé de moi quand elle m'a embrassé, tant d'émotions m'imprégnaient. Mais elle nous aurait tué.
- Pas pour nous nuire, seulement pour se nourrir. Quelle tristesse."
Un vieux barbu s'approcha d'eux, scrutant le corps qui gisait à leurs pieds.
" Finalement vous disiez vrai. Alors, qu'en est-il de la sorcière ?
- Les sorcières n'existent pas, vous n'avez fait qu'assassiner de pauvres innocentes. Et ce sont leurs cadavres qui ont dû attirer cette créature.
- Dites ce que vous voulez mercenaire, les sorcières existent bel et bien. Ça j'en suis convaincu. Mais merci, grâce à vous nous avons appris une chose : il ne faut pas les noyer, mais les brûler vive pour qu'elles ne nous attirent pas d'ennui !"

Et c'est ainsi que naquit la coutume de brûler les sorcières. Au sujet de la bête humanoïde, nul ne sut jamais d'où elle venait. On tenta de la brûler elle aussi, mais elle ne prit jamais feu. Elle fut découpée en morceaux, devenant divers porte-bonheurs. On ne sut jamais rien sur ses origines. Les mercenaires furent récompensés pour leurs efforts. Le village redevint paisible à vivre. Mais à la surprise de tous, la brume continua de se lever à l'occasion.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Biker2 · il y a
J'aime assez effectivement, cette idée de la dangerosité de la fascination....
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Utilisateur désactivé · il y a
Sympathique...
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Pascal Depresle · il y a
Un superbe conte pour ce bon moment de lecture. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Un baiser bien redoutable ! Je vote.
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Abi Allano · il y a
J'aime beaucoup votre histoire. Bravo Lesatix!
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bien courageux quand même ces mercenaires !
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