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Old corner café

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Laika

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Le rideau métallique du Old Corner Café est enfin levé. Il est tôt. Jim derrière son comptoir aligne ses tasses et les soucoupes, les petits sachets de sucre, vérifie la machine à café, plus tard dans la matinée il descendra à la cave vérifier le niveau de la cuve à bières, remplira les soucoupes de cacahuètes mais pour l’instant l’odeur du café emplit déjà la salle, douce, familière.
Mr Jo arrive. C’est toujours lui le premier client et bien sûr Jim a droit à la rituelle question :
« Alors Jim, bien dormi ?»
« Bien dormi Mr Jo, en pleine forme, comme dab ». Il ne va pas lui raconter qu’il n’a pas fermé l’œil de la nuit. Marylin est passée hier soir .Elle lui a dit : « Tu m’hébergerais pas, Jim ? » Elle a un sacré tempérament, il sait qu’il n’est pas le seul à obtenir ses faveurs mais il n’est pas jaloux et puis elle le fait fondre. Il a eu beau lui dire de se calmer un peu pour qu’il puisse aller bosser le lendemain mais rien n’y a fait.
« C’est pas grave Jim, tu feras un peu la sieste entre deux clients dans l’arrière-boutique »lui-a-t-elle sussuré de sa voix suave qui lui rappelle celle de Catwoman.
Ça a mis Jim en colère : « OK mais tu te pointes pas ».
Elle a insisté lourdement : «  Mais non gros bêta, y a pas de place pour deux »et ça l’a fait rire. Il ne lui en faut pas beaucoup, elle est belle mais un peu juste côté cervelle. Et depuis peu il sent en lui une sorte de lassitude.
Ce matin, il a dû faire vingt pompes pour être en forme. Il est fatigué mais Mr Jo, lui, est carrément morose.
«Mr Jo quelles nouvelles  ?»
« Mon petit chat est mort ». Mr Jo vit seul, il a eu un gros chagrin dans sa vie d’après ce que Jim a compris et il a du mal à remonter la pente. Il aurait bien pris un chien mais il n’avait pas envie de s’arrêter à chaque coin de rue pour que la bestiole se soulage. Jim connaît l’histoire par coeur. Et voilà maintenant un nouvel accroc dans la vie de Mr Jo, Jim va avoir droit à tous les détails, - heureusement, il est sauvé par l’arrivée des gars qui ramassent les poubelles. Il les aime bien car ils font un boulot bien ingrat à ses yeux.
« Allez les gars c’est ma tournée ». Jim leur sert d’office un café bien fort et odorant, un petit moment de détente qu’ils apprécient mais ils ne traînent pas, les poubelles sont de plus en plus nombreuses et personne ne semble respecter les consignes du tri.
«  Sale époque, hein ? » leur crie Jim.
« Oui mon vieux, de vrais porcs ! ».
« Salut Jim, bonjour tout le monde ». L’épicier est un pote à Jim, chez lui on trouve de tout, des fruits des légumes des pâtes, des brosses à dent, des seaux en plastique, des bocaux en verre. Il aime prendre cinq minutes pour venir écouter un peu la musique de jazz qui inonde la salle, ici c’est Jim qui choisit et faut se plier à ses envies. L’épicier adore.
« Ce solo de Miles Davis, j’ peux pas m’en lasser, ça date un peu mais personne ne lui arrive à la cheville ». Jim acquiesce. Tous les standards, il les passe en boucle.
« Attends mon gars, le meilleur arrive, après lui tu sais bien, c’est Billie». Les clients savent que quand la voix de la diva s’élève, implorante, il faut faire silence. Un moment divin.
La belle femme qui vient d’entrer a un regard d’animal traqué. Jim sait qu’il ne faut rien dire. Un jour elle est apparue, et depuis passe de temps à autre. La femme s’approche du comptoir, s’y accoude comme à une bouée de sauvetage.
« Donnez-moi quelque chose de fort ». Jim connaît le problème il sait ce qu’on peut servir et à quel moment il faut arrêter. Elle réclame un troisième verre ; il refuse. Elle insiste et finit par partir, la rue indifférente semble l’engloutir. Jim la suit un moment des yeux. Il aimerait la consoler. Il a essayé un jour de lui tendre la main mais il a vite compris.
« Jim, tu rêves ou quoi ?» Madame Paulette est là, plantée devant lui, depuis quelques minutes. Autrefois elle posait pour un photographe célèbre, on aimait ses hanches en forme de violon. Depuis les années ont passé.
« Qu’est-ce que je vous sers ? »Il sait bien, mais espère toujours qu’elle va abandonner le gros rouge pour un café-crème, c’est dommage, elle ne veut pas l’écouter.
« Vous êtes pas raisonnable Madame Paulette ». Elle éclate de rire ». C’est pas un blanc-bec qui va me dire ce que je dois faire ».
La matinée se déroule ainsi avec les vas-et-viens des habitués, des touristes, des amoureux, les têtes que Jim aime bien et celles qu’il préfèrerait voir au bistrot d’à côté. Il ne fait rien pour les retenir celles là mais il faut croire que l’endroit est comme une espèce de nid douillet où l’on vient partager sa solitude ou des moments plus gais, une rencontre, une réussite, un boulot retrouvé.
« Un Martini, Jim, s’il te plaît ». Il est déjà midi, la fille de la banque d’à côté vient se détendre et souffler, elle ne reste guère car il faut courir pour la cantine. Angéla aime bien un petit verre de temps à autre.
« Alors Angéla, mes actions grimpent ? » Jim aime bien lui parler, elle adore lire, ils échangent leurs impressions sur des bouquins, sur la vie. Un jour elle est venue avec un homme et une petite fille, ils ont pris des bières et une menthe à l’eau. Jim a eu le cafard toute la soirée.
Jim note tout. Son cahier est volumineux. Un jour il écrira une pièce de théâtre style «  Brèves de comptoir ». En attendant il a envie de faire plaisir à Mr Jo. Il s’approche de sa table.
« Mr Jo, je sais c’est dur pour votre chat mais faut pas rester comme ça, vous êtes encore jeune ».
Il lui glisse un petit papier avec le numéro de portable de Marylin.
« Tenez c’est une copine sympa qui est célibataire, un cœur à prendre, faut foncer mon vieux ».
Mr Jo sourit, après tout il n’a rien à perdre. Il est sympa Jim, toujours prêt à rendre service.
Jim sourit aussi en pensant aux nuits calmes qui l’attendent.
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