Oiseau de paradis

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Un instant !
Avant de s’engouffrer dans le hall des départs et de se diriger vers le comptoir des enregistrements, Alexandra avait d’abord tourné le dos à l’aéroport. Dans la nuit tombante, elle avait inspiré longuement l’air tiède et moite dans lequel elle venait de passer dix jours et elle avait sorti de son sac une banane. Elle l’avait épluchée lentement puis l’avait mangée, bouchée après bouchée, tranquillement, dans le léger vent chaud qui balayait ses cheveux sur ce bout de trottoir coincé entre l’arrêt de taxi et les portes coulissantes du terminal 2. Un sursis. Un dernier moment dans les bras tièdes de ce pays pour lui dire au revoir. Puis elle avait replié la pelure de la banane de ce pays aussi, _ la meilleure du monde, disait-on _, et elle s’était retournée vers les portes coulissantes qui avaient ouvert des mâchoires aussi impitoyables que la climatisation glaciale qui l’avait saisie dès qu’elle les avait franchies. Ce n’était plus le pays. C’était une zone de transit international comme on en rencontre partout sur terre.

Alexandra ne s’attarda plus. L’année prochaine, elle reviendrait. A la descente de l’avion, l’air tiède la reprendrait dans ses bras et elle serait heureuse et bouleversée d’être à nouveau là, comme il y a dix jours. Dès que la porte du hall d’arrivée s’était ouverte sur la ville, une émotion immense s’était emparée d’elle. Elle avait ri et sangloté en sentant l’odeur et la chaleur de son pays contre sa peau. Dans le taxi, elle avait ouvert grand la fenêtre pour laisser l’air rapide jouer avec ses joues et la texture de ses yeux. Et puis il y avait eu sa mère. A la maison, il y avait eu sa mère, et après les embrassades, il y avait eu, collée contre elle, les papotages et les retrouvailles avec les lieux de toujours et les odeurs familières laissant autour d’elles des sillages de sourires. Sa chambre. Les meubles inchangés qui jaunissaient un peu quand même, comme les dents des vieux chiens. L’armoire qu’elle avait ouverte, et les tenues pailletées. Elle les avait sorties et étendues sur le lit. Les couleurs changeaient chaque année, si bien qu’elle avait étalé un véritable arc-en-ciel sur la courtepointe de coton blanc.
-Maman, Mãe, quel est le thème cette année ?
-La nature, a natureza. Beaucoup de vert, beaucoup de fleurs et d’animaux. Demain, c’est la dernière répétition, tu pourras récupérer ton costume.

Depuis trois jours, Alexandra danse. La basse sourde et puissante de la batucada et de ses tambours agite le sol et les corps de ses secousses venues des entrailles de la terre. Alexandre ne sait plus qui d’elle ou de l’asphalte fait trembler l’autre. Mais Le samba, o samba, a gagné, et ses jambes trépignent et ses pieds frappent le sol qui remonte jusqu'à ses cuisses durcies par le rythme rapide et saccadé et par les talons hauts qu’elle arbore parce que c’est beau et risqué sur des justaucorps embrasés de couleurs vives. Alexandra ferme les yeux et entonne en dansant, les bras grand ouverts, l’enredo, le thème de la chanson composée cette année par son école de samba. Il fait chaud, il fait nuit, il y a du bruit, et la sueur pleut des corps sur la folie et la foule, la folie du carnaval qui ne s’arrête pas à la fatigue. Les corps répondent. Alexandra et ses amis avancent de leurs pas chaloupés dans la multitude mouvante. Tout brille et tout tremble, les visages et les lumières sous la frénésie. La pulsation de la batucada fait perdre la tête et durer les corps. Les malheurs, l’amertume ? Qu’il est bon d’oublier ! On lâche sur le sol qu’on martèle des pas précis du samba la rage, la colère et l’envie. De l’épuisement des corps surgit un monde insensé. Alexandra ne sait plus qui dirige ses jambes et son esprit. C’est la batucada, oui, c’est elle et l’énergie de la foule autour d’elle qui commandent. On ne peut plus rien arrêter. Les cuisses font mal et le coeur bat à tout rompre, mais il faut avancer, avancer encore, encore. Le bloc de son groupe de samba, o bloco, doit poursuivre sa route dans la nuit vers l’oubli et demain sera un autre jour. Peut-être meilleur. La fatigue fait croire. Alexandra croit.

Le soleil se montre tôt dans les pays chauds. L’aube est déjà là que la folia, la foule folle, n’a pas encore lâché et va bientôt aller s’affaler quelques heures. Puis elle repartira. Encore deux journées. Deux journées de blocos qui avanceront dans la ville comme de grandes chenilles bancales, et après, tout sera fini. La fatigue, dépassée, aura déposé de l’oubli sur l’année qui se termine. D'ici là, il faudra encore danser, danser et bouger à corps perdu jusqu'à n’en plus vouloir, jusqu'au dégoût et l’arrivée du ressaca, du ressac de la gueule de bois et de la lueur atone du mercredi des cendres.

Quand on en a tant eu qu’on ne désire plus rien, le carnaval est terminé et Alexandra reprend l’avion. Le boeing décolla en plein minuit dans un ciel violet. Demain en fin de matinée, Alexandra serait à Paris et elle prendrait le RER. Elle retrouverait sa maison, son conjoint et sa fille, qui se collerait à elle. Après demain, apprêtée et retenue, elle tiendrait la conversation avec les clients de son patron qui la questionneraient sur son joli accent chantant. L’avion mit les gaz et vira sur la baie, laissant loin derrière lui Ipanema et Copacabana scintiller comme les deux étoiles d’une petite constellation.

Alexandra sourit. Dans sa valise, cette année, elle a glissé le justaucorps pailleté de vert qui, pendant dix jours, l’a faite oiseau de paradis. Oiseau de Rio.
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