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Oh ! Les beaux lendemains !

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Mome de Meuse

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Cécile Lamblois était la reine de l’ajournement, la championne du sursis, la magicienne des lendemains. Incapable de se plier à la moindre exigence immédiate : elle verrait ça bientôt. Une heure viendrait après celle-ci. Il ferait beau demain... Le futur proche était son lieu de projection permanent tandis qu’elle savourait son présent. C’était une adolescente un peu dolente, aux joues d’enfance. Elle survolait son année scolaire, gironde et auréolée des embellies de ses lendemains, sans stress ni angoisse. Ses livres restaient clos, ses cahiers entrebâillés. Cécile avait tout son temps ! Elle s’y mettrait demain : demain lui appartenait d’un bord à l’autre de la journée. Et la traversée de chacune était immense. « Mademoiselle Lamblois, ne croyez-vous pas qu’il serait temps de vous mettre au travail ? » « Pas de souci, Madame, c’est prévu ; j’ai encore toute ma gran-an-ande soirée du samedi et toute ma gran-an-ande journée du dimanche ! » Et elle dessinait des petits cœurs dans la marge de ses copies « Cécile, t’en es où dans tes révisions, toi ? » « Je vais me faire un petit planning, mais zen. J’ai tou-ou-outes mes gran-an-andes journées du week-end, tou-ou-oute ma grande soirée du dimanche, puis tou-ou-oute ma grande matinée du lundi...»
Naturellement, ces grandes journées finissaient toujours par être englouties et le travail par rester en plan ! Pourtant, Cécile charmait toutes ses amies par cette façon qu’elle avait de déployer le temps comme une grande coupole aérienne au-dessus d’elle. Et pour toutes les filles de la classe, c’était devenu une sorte de repère apaisant. Un rituel rassurant. On interrogeait Cécile. Quand on était stressé par l’approche des contrôles, qu’on était là, à traquer le temps, à en grignoter les moindres miettes, on en appelait à Cécile et ça ne ratait jamais, sa célèbre formule, ses grandes heures illusoires mais réconfortantes éloignaient l’angoisse ! C’étaient des bulles irisées et fragiles dont Cécile payait cher le prix, mais dont nous autres savourions la légèreté !

Lassé par cette inconséquence, il arriva que notre professeur de philosophie lui en fît un jour le reproche. « Mademoiselle Lamblois, il conviendrait pour optimiser vos chances de réussite de cesser de vous complaire dans cette infructueuse procrastination. » À quoi, Cécile leva haut un sourcil offusqué, puis une main révoltée, avant de baisser l’un puis l’autre et de se diriger sur l’ordre implicite du professeur vers la table du fond. Là, trônaient les sept volumes du dictionnaire Robert que nous étions invitées à consulter chaque fois que nécessaire. Le cours se poursuivit tout le temps que dura la recherche de notre camarade. Puis on l’entendit soupirer et même rire. Elle finit enfin par dire : « D’accord pour l’art de la procrastination, Monsieur. Si le mot est laid, la chose est bien jolie ».

Comme il s’avéra qu’aucune d’entre nous ne connaissait le sens de ce mot, effectivement peu avenant, Cécile fut invitée à nous en lire la définition. Elle nous révéla qu’il venait du latin : « crastinus » qui signifiait : « du lendemain ». Il s’agissait d’une tendance à ajourner, à temporiser... Mots autrement plus gracieux, on le lui concéderait bien. Elle referma le volume avec un certain plaisir en ajoutant que le dictionnaire citait Marcel Proust et sa tendance à la procrastination. En bref, elle avait devant elle, un illustre prédécesseur et si on considérait la somme écrasante des pages qu’il avait remplies, on ne pouvait que se féliciter qu’il fût atteint de cette... fantaisie. Elle prit cela pour une caution, voire même un encouragement. Elle ne voyait rien de plus beau que les lendemains, ajouta-t-elle. Le professeur de philosophie pirouetta sur sa chaise et se tourna vers le tableau pour masquer le fou-rire qui l’avait saisi. Je crois qu’il avait une certaine tendresse pour cette grande fille que rien ne venait alarmer et qui jonglait si bien avec le temps. Il toussota et poursuivit son cours, tandis que Cécile poursuivit son art de déployer les heures, comme des petits pliages japonais.

De grande journée, en grande étude, puis en grande récréation, Cécile est allée jusqu’au bac, remettant son travail jusqu’à l’échec ! Personne n’a eu le cœur de lui dire que cette fois, c’était toute sa grande année de redoublement qu’elle avait devant elle !

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A. Nardop · il y a
Très joli texte à la belle écriture. Triste fin qui prouve l'imbécillité de ces examens inutiles.
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Mome de Meuse · il y a
Merci A. Nardop d'avoir redonné un peu d'air à ce texte , ça me fait vraiment plaisir. Je vous souhaite une belle journée.
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Laurence Delsaux · il y a
Superbe même si je ne sais pas si j'aurais eu le coeur de pénaliser tant de sagesse !
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Jo Kummer · il y a
Oh ! Les beaux lendemains: remettre au lendemain, ajourner, temporiser, c'est ce que fais Cécile! Personnellement je ne peux pas.
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Marc · il y a
Comment dire... J'adore votre style ! Des "bulles irisées et fragiles dont Cécile payait cher le prix, mais dont nous autres savourions la légèreté" à son levé de "sourcil offusqué" en passant par "son art à déployer les heures, comme des petits pliages japonais", votre texte est une oeuvre de joaillerie. Je ne me fais pas trop de souci pour elle; les dernières études scientifiques montrent la part essentielle que peut jouer la procrastination... - pardon; je veux dire l'ajournement, la temporisation :o) - dans le processus créatif.
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Mome de Meuse · il y a
Vous me comblez, Marc, par ce beau commentaire. Merci d'être passé vous balader par chez moi. Je me ferai un plaisir de vous rendre la pareille. Belle journée à vous.
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Marie · il y a
Je suis partagée entre ma sympathie pour Cécile qui nous apaise tous et mon regret qu’elle ait perdu son année scolaire...
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Mome de Meuse · il y a
Vous avez raison, Marie. Il ne faudrait pas en faire un modèle. .. Bon week-end à vous.
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Marie Quinio · il y a
Aïe, la procrastination n'a pas que du bon... mais on se reconnait tous un peu en Cécile... ;)
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Mome de Meuse · il y a
C'est évident, hélas ! Il faut savoir prendre le temps sans trop le perdre.
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Aubry Françon · il y a
Un portrait sympathique et attachant. A la recherche du temps perdu.
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Mome de Meuse · il y a
Très joliment dit... Merci beaucoup Aubry.
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MCV · il y a
C'est très réussi. Charmant, amusant et plein de finesse. En souvenir de ma lointaine scolarité, j'aurais aimé qu'elle le réussisse, son bac...
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Mome de Meuse · il y a
Ce fut juste partie remise, je crois... A17 ans , le temps est infini... Merci pour le soutien, MCV
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coquelicot Coquelicot · il y a
attachante et rêveuse Cécile, que l'on préfère ne pas avoir pour fille, puisque la réussite, dit-on, passé par le travail ! en plus, très joliment écrit. Mon max de voix, à nouveau
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Mome de Meuse · il y a
Merci, coquelicot, au joli pseudo, votre balade sur ma page me fait grand plaisir.
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Flore · il y a
"Le temps dure longtemps, Et la vie sûrement, Plus d'un million d'années..." c'est ce que devait se dire Cécile...C'est vrai aussi que le temps n'a pas la même durée, du début de la spirale de la vie...et lorsqu'on approche le centre...Bonne journée et merci d'être venue me lire.
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Mome de Meuse · il y a
Merci à toi aussi, Flore. Oui, comme tu dis, le temps est d'abord infini avant de glisser entre nos doigts comme du sable, alors, n'en perdons pas un grain...
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