Oh la gueule

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Tous les matins, je la voyais dans mon train. Elle devait le prendre en tête de ligne car quand j'allais m'asseoir à ma place (oui, parce qu'à force de prendre le RER tous les matins, on considère qu'on a une place réservée), alors que je montais à la deuxième station, elle avait déjà étalé tout son nécessaire de maquillage sur la banquette. Et généralement elle en était à la poudre de soleil. Son petit rituel me fascinait : trois coups de pinceaux sur la gauche du visage, trois coups sur la droite, puis trois plus appuyés sur les pommettes.

Ensuite, elle farfouillait dans sa trousse pour en tirer un crayon Khôl noir. Elle ombrait ses paupières et cernait son oeil de noir. Avec un tout petit pinceau, elle estompait le tout.

Puis venaient le mascara soigneusement étalé sur chacun de ses cils, le rouge à lèvres...

Elle finissait par se jauger dans son miroir de poche, le sourcil arqué. Elle poussait alors systématiquement le même soupir désespéré. Parfois, je l'entendais même marmonner entre ses dents : "Oh la gueule!" en observant sans complaisance son reflet.

Je ne la trouvais pourtant pas si mal. Certes, elle n'était pas jeune, mais c'était une belle femme d'une quarantaine d'années : une jolie fleur un peu fanée mais avec un parfum agréable.

Elle était menue et s'autorisait des tenues courtes qui mettaient en valeur le galbe de ses jambes.

Je la jugeais bien dure avec elle même : "Oh la gueule!"

Des yeux noirs en amande sur lesquels commençaient à tomber ses paupières, un teint un peu brouillé qui gardait cependant une jolie teinte hâlée, des cheveux noir corbeaux qu'une coupe moderne mettait diablement en valeur ou qu'un chignon sévérisait. Le nez peut-être était un peu proéminent. Mais cela ne méritait pas un "oh la gueule!"

Je la voyais tous les matins dans le RER D.



Et un matin, je ne la vis plus, à sa place, au troisième rang. "Tiens, pensai-je, elle a loupé son train".Et je passai à autre chose.

Le lendemain, même topo. Je trouvai cela étrange mais plongeai mon nez dans mon livre et n'y pensai plus.

Les jours se succédèrent, puis les semaines, sans que je ne la visse plus.



Il y avait du tapage autour de notre ligne de RER, entre les retards permanents et les agressions récurrentes. Il y avait ce violeur qui terrorisait toutes les femmes seules. On se réunissait toutes dans le premier wagon, nous, courageuses et téméraires voyageuses qui devions en dépit de tout nous rendre au travail et en revenir, le soir, dans un train obscur et jusqu'en bout de ligne, dans un wagon déserté.



Il finit par être arrêté, le violeur du RER D. Toutes les dames respirèrent.



Il fut relayé par la Presse qu'une femme en bout de ligne s'était faite agresser, sous la menace d'un couteau, dans les toilettes sordides du train. Violée deux fois.

Madame X a identifié son agresseur au commissariat, l'a fait envoyer en prison.



Mais elle ne prendrait plus le RER. Elle etait traumatisée...



"Mais on la connaît?

- Mais oui, vous savez bien, la jolie dame qui se maquille jusqu'à la Ferté le matin?"



Oh la gueule que j'ai faite

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Michaël Artvic · il y a
Pas mal !!! un récit bien écrit . merci !
Je vous invite au bord du large? ça vous dit? > https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-bord-du-trou-du-diable

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Antoine Finck · il y a
Très joli portrait pour une fin effroyable... Dynamique, vif, très efficace ! J'ai beaucoup aimé cette écriture.
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Dominique Hilloulin · il y a
De quoi regretter le temps où ,quelque part dans le soixante quatre ou le soixante cinq,les transports étaient effectués par des "autocars" à gros ventres et à impériales où tout le monde ,ou à peu près,se connaissait .Certes , pour le maquillage ça tanguait un peu , mais pas de risques autres car l e "bout de ligne" se limitait à la vingtième travée, au fond du bus ;-)) Mon vote+1 ! Invitation à visiter ma page : vous pourriez peut être y aimer "Artiste", poème en lice automne.http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une tranche de vie très bien croquée, on s'y voit et on compatit.