Odette

il y a
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Pas besoin de sous Pour être bien Pas besoin de vin Pour être saoul D.A  [+]

Image de Automne 2016
Odette se sent ballottée dans tous les sens, et c'est une impression affreuse. Tout autour d'elle, entassées, secouées, malmenées, il y a une bonne douzaine de ses compagnes d'infortune. La plupart sont comme elle, plutôt décharnées. Les os de leur colonne vertébrale et de leurs hanches saillent dans l'obscurité du véhicule. Chaque irrégularité de la route les projette violemment les unes contre les autres, chaque virage pris sans ralentir par le conducteur, bien peu attentif au confort de ses passagères, les plaque brutalement contre la paroi métallique.

Quand elle a vu arriver ce fourgon, à l'aube, elle a compris sans avoir besoin d'explications. Ici, on l'appelle « le corbillard ». Combien de ses compagnes y ont embarqué pour ne jamais revenir... Odette, comme les autres, sait que le voyage sera sans retour.

Elle rumine ces réflexions lorsque, dans un hurlement de freins, la voici qui s'écrase contre sa voisine. Le fourgon part en tête-à-queue, c'est la panique. Des cris fusent, des genoux raclent le sol où une maigre et hypocrite couche de paille ne les empêche pas de glisser. Et soudain, c'est le chaos : dans un rugissement du moteur, le véhicule part en tonneaux, glisse sur le toit dans un grincement effroyable, puis retombe sur ses roues, percute quelque chose et s'immobilise, aussi brutalement que s'il y avait eu arrêt sur image.

Dans le silence soudain et inattendu, Odette revient à elle. Un gémissement profond sourd de sa gorge. Autour d'elle, des corps enchevêtrés sont entassés pêle-mêle. Il y a du sang, des excréments, de la terreur encore en suspension avec la poussière qui retombe dans un rayon de lumière. Péniblement, Odette se dresse, d'abord sur ses genoux, puis, s'arrachant d'un coup vers le haut, sur des jarrets tremblants.
La lumière jaillit dans le fourgon par le hayon entrebâillé. Ce n'est pas une illusion. Elle se dirige vers ce qui lui semble être le salut. Enjambant des corps, inertes ou à la respiration saccadée, elle se rapproche, haletant et tremblant sous l'effort, jusqu'au moment où elle peut avancer la tête dans l'espace de clarté qui illumine une partie de la scène. Elle inspire goulûment l'air frais qui pénètre par l'ouverture.
Ça sent la brume, l'herbe humide, la rosée. Ces odeurs pénétrantes lui font l'effet d'un stimulus : elle donne des coups furieux, frappant la tôle qui se cabosse sous ses assauts. Et puis, dans un fracas qui la fait bondir en arrière, le hayon s'abat, rebondit, retombe enfin pour ne plus bouger.

Avec précaution, le cœur encore emballé, Odette avance d'un pas vers la sortie. Elle s'enhardit, pose un pied, puis l'autre, sur la paroi inclinée dont les rainures luisent faiblement dans le jour naissant. Elle se décide à avancer, s'incline pour entamer la descente et glisse subitement, dans une cascade involontaire qui la laisse au bas du hayon dans une posture comique, les quatre fers en l'air ! D'un large mouvement qui part des épaules, elle se relève, se secoue, et ne peut se retenir de lancer vers le ciel un cri de liberté qui la fait vibrer de tout son corps.

À l'intérieur, des mouvements se font entendre : raclements légers, soupirs rauques, frémissements de vie. Mais Odette n'entend rien : elle regarde autour d'elle, s'emplit les narines d'odeurs enivrantes, tressaille quand la brise la caresse.

Sans prévenir, les souvenirs affluent : elle était alors si jeune... sa vie se partageait entre les gambades avec des compagnons du même âge et le contact rassurant de sa mère, dans la campagne où elle vivait alors. Ce monde disparut lorsqu'un fourgon, déjà, vint un jour chercher toutes celles de son âge pour les emmener. Les cris déchirants de sa mère et des autres retentiraient de longues années dans ses oreilles.

Depuis, elle n'était qu'une esclave. Elle n'était plus sortie du bâtiment où l'attendait une tâche unique : recevoir en ses entrailles, puis enfanter des petits qu'elle ne connaîtrait pas.

Odette se secoue et tente de faire quelques pas. Tout se passe bien et la voilà qui marche, puis court éperdument, ivre de liberté. Sa course l'éloigne rapidement du lieu de l'accident, et elle ne verra pas l'attroupement, ni les secours, ni le nouveau fourgon qui viendra charger ses compagnes encore valides. Les autres resteront sur le bord de la route, comme des déchets. Un camion viendra les chercher plus tard.

Elle a déjà atteint un bosquet éloigné de tout, et s'emplit les yeux et les narines de mille sensations oubliées : odeur de l'herbe foulée, brindilles craquantes, troncs rugueux. Elle goûte même une feuille verte et râpeuse qui lui chatouille la langue. Une saveur puissante envahit ses papilles, effaçant le goût de l'aliment factice et acide qui a été sa seule nourriture, pendant toutes ces années.

Odette hésite, fait encore quelques pas. Elle est prise de vertiges et s'appuie contre le tronc un peu penché d'un arbre. Comme si ce dernier lui communiquait son énergie, elle se sent revenir à la vie. Elle lève la tête, observe, les yeux ronds, un écureuil qui se sauve. Puis, entre ses longs cils, elle croit apercevoir quelque chose, là-bas, derrière les arbres. Percevant une odeur d'eau, elle réalise soudain que la soif la dévore.

Derrière le bosquet où Odette a trouvé refuge, il y a une haie, suivie d'un jardin. Au milieu de la pelouse, une piscine scintille sous le soleil matinal. Toute cette eau ! Odette ne résiste pas et s'approche, oubliant toute prudence. Elle boit, à genoux sur la margelle, longuement et délicieusement.

C'est alors qu'un cri terrifié retentit :
« Maman ! Il y a une vache dans le jardin ! »
Un remue-ménage terrible se fait entendre, des exclamations, des fenêtres et des portes qui claquent, des courses effrénées.

Mais déjà Odette est repartie, revigorée, galopant et meuglant tout son soûl, vers la liberté.

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Patrick Barbier · il y a
Une chute imparable à laquelle je ne m'attendais pas.
Tu m'as promené, Qualsevol. J'ai adoré la balade. Bravo.

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Thierry Schultz · il y a
Quelle chute ! Comme Guy (en dessous) je croyais à un récit sinistre de science-fiction. Mais le sort d'Odette et ses compagnes ne l'est pas moins... Mon vote Qualsevol Nit. Question subsidiaire (réponse non obligatoire) : ce pseudo, anagramme, surnom, jeu de mot ...?
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Cerise R. · il y a
52 !
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Arielle Maidon · il y a
Ce sera le numéro gagnant, alors!
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Lolotte · il y a
Oh la vache !
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Arielle Maidon · il y a
Une vache qui rit, désormais...
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Yves Le Gouelan · il y a
Un texte au goût de liberté, Odette on est avec toi ! Courage ma belle !
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Arielle Maidon · il y a
Merci encore pour elle, mais je vais avoir du mal à la rattraper si ça continue... :-)
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour cette transposition et longue vie à Odette libérée !
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Arielle Maidon · il y a
Merci pour elle, Fred!
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Bertrand Pigeon · il y a
vache déportée
mais vache
libérée^^+1

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Arielle Maidon · il y a
^^, merci Bertrand
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Guy Bellinger · il y a
Une réussite. Je n'ai pas deviné le moins du monde qu'Odette était une vache, je croyais à un monde de science-fiction où l'on traitait une catégorie de femmes comme des esclaves reproductrices avant de s'en débarrasser une fois devenues improductives.. . L'effet de surprise est donc total et une seconde lecture permet de constater avec quel soin vous avez composé cette histoire pour lui donner un double sens, l'un trompeur, l'autre établissant une réalité n'apparaissant qu'à la lumière de la révélation finale.
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Arielle Maidon · il y a
Merci, Guy. J'avais commencé à écrire sans mettre de double sens, et puis ce que je racontais sur la condition animale m'a fait penser à d'autres images où c'est l'humanité qui etait maltraitée...
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Claire Dévas · il y a
Mon vote pour Odette ! Retraitée et libre : qu'elle en profite il est temps !
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/au-13-de-la-rue-maupassant

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Arielle Maidon · il y a
La retraite d'une vache... Ça, c'est rare!
Merci, Claire.

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Arlou ARRIGHI · il y a
Bravo et contente pour la vache qui a réussi à s enfuir.
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Arielle Maidon · il y a
Je meuh sens obligée de remercier pour elle!

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