Ode dérisoire au grand alpinisme

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De formation scientifique, il m'aura fallu 25 ans pour me découvrir littéraire, et m'apercevoir après Mandelstam que "la logique est le règne de l'inattendu". (Note : mes "publications libres"  [+]

L’alpinisme n’est pas un sport : c’est un chemin qui mène le quotidien aux frontières du fantastique, par la double entremise du doute et de la dérision, brandis comme signes magiques pour faire reculer la Mort.

Jankélévitch, philosophe sourcilleux, effleura cette vérité, affirmant que seul le jeu prévient le sérieux de faire de l’aventure une tragédie (*). Mais s’ il en conçut la force concrète, il n’osa en assumer l'essence magique : que la dérision tient du talisman plus que de l’antidote.

Me revient un soir de juillet, les feux du couchant faisaient rougeoyer l’arête fine et aérienne d’un interminable pilier. Derniers moments d’escalade, dans cette hâte miraculeuse au-delà de l’épuisement qui rend chaque geste automatique, ces instants de bête aux aguets. Pinceau de lumière, d’un ultime projecteur qui sublime l’obscure sortie des acrobates, avant que se referment six cents mètres de nuit verticale.
Nous avions opté, selon la mode, pour le style alpin. Terme pompeux qui signifie que vous n’emportez rien qui soit utile à trois mille mètres, un litre d’eau pour deux jours, de maigres friandises, une stricte fourrure polaire qui vous confère un look d’aventurier du métro, et opposez à toute objection la moue énigmatique et le silence désinvolte de l’expert : il n’en demeure pas moins qu’en style alpin, le bivouac tient de la pratique du zen dans un congélateur.

Ces instants suspendus, qu’on pourrait croire d’urgence vitale, sont plutôt de nature mythologique : les forces qu’on y réveille ne se rendorment jamais plus que d’un œil.
Buzzati, écrivain alpiniste, le savait, au point d’en faire le ressort secret de son art (**) : la magie, véritable et opératoire, et le fantastique, omniprésents à quelques millimètres de la fine surface du réel, ne sont jamais loin de la conquête d’un inutile hâtivement présumé.

L’esprit vagabonde, se raccroche aux anecdotes drôlatiques qui ponctuent nos carrières. Que je vous en conte une :

Grimpant par un beau jour d’été dans le Yosemite, nous sortons d’une longueur complexe et inquiétante. Deux américains descendent en rappel, nous ayant précédés, et veulent nous rassurer : « C’est plus facile au-dessus ». Thank you guys !
Je m’élance confiant, et gravis une dalle d’un beau granit raide et franc qui ne dépasse guère le cinquième degré, mais compacte et vierge de toute protection : quand je parviens enfin à sécuriser un relais, trente mètres de corde pendouillent mollement entre mes jambes sans passer par un seul mousqueton ! J’en suis figé de terreur, et le visage blême de mon camarade n’a rien pour me rassurer...
Revenus sur terre, nous croisons nos américains, qui m’adressent un sourire complice. Je leur fais remarquer que, si c’est plus facile, c’est absolument terrifiant, et la réponse me laisse sans voix : « C’est vrai, on peut mourir là-dedans ! »

Je crois que cet humour, si c’en est un, nous maintient en vie. Eclair fugace d’une force qui chaque fois nous tire de la nuit, stupéfaits mais vivants, lumière qui projette et conjure à la fois les ombres du temps : muni de ce viatique on se relève de tout.

Cette fois nous reviendrons, après un bivouac propice à la méditation entre deux claquements de dents, tout juste éprouvés par une nuit rude sans véritable danger : l’orage du soir nous a contournés, et le thermomètre n’a fait que frôler le zéro, nous imposant une longue attente de l’aube, réprimande méritée à notre équipement indigent.
Les joyeuses félicitations d’un gardien de refuge nous réchaufferont le coeur, émouvant hommage : « On vous a suivis à la jumelle toute la journée, super les gars, vous avez assuré ! ». On n’imagine pas la force de ces mots, leur inoubliable simplicité qui vient éclairer le maigre reliquat des jours.

Mais de ces retours, de tous les claps de fin, le plus mythique revient sans conteste à Harrer et Kasparek, auteurs en 1938 d’une première aussi prodigieuse qu’inattendue en face nord de l’Eiger. J’ignore si le fait est authentique, mais la légende impose qu’il soit tenu pour tel :
un journaliste naïf vient quémander le secret de leur succès. Ils tirent de leur sac une petite figurine de moine hilare, et lui adressent cette réplique immémoriale :

« Tant que notre moine rigole, il ne peut rien nous arriver ».


(*) L'aventure, l'ennui, le sérieux (Vladimir Jankélévitch, 1963). Première partie.

(**) Cette intuition est surtout révélée par les nouvelles de Buzzati, dont aucun écrit ou presque ne traite directement d'alpinisme.
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Joachim MATTHIA · il y a
J'aime. Joli travail. Je vous invite a lire mon oeuvre grâce à ce lien et voté si vous aimez
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chute-au-enfer

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de vous découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Cela donne beaucoup à réfléchir.¨
Piste intéressante.
Je vous invite à soutenir: "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME ""

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JAC B · il y a
Pourquoi ne pas écrire pour le dernier "éphémère" sur le sport Pierreyves ?
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PierreYves · il y a
J'ai loupé quelque chose ? Plus trop actif sur Short ces derniers temps, désolé... Et merci pour la lecture de ce texte, qui est peut-être mon meilleur, en fait : sa non-sélection fut justifiée (c'est rare) par sa nature d' "essai" hors ligne éditoriale (?), mais je ne regrette guère de n'avoir pas cédé mes droits ;)
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JAC B · il y a
Plutôt nébuleux ce refus !!!
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Lyne Fontana · il y a
Au diable les classifications ! Quelques pistes ... d'alpinisme et de réflexion. L'importance vitale de l'humour
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PierreYves · il y a
Vitale au sens propre ! Non, je plaisante :) Merci d'avoir tenu jusqu'au bout de ce texte sans doute un peu aride...
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Gérard Aubry · il y a
Belle approche de la montagne mais un peu tarabiscotée pour des lecteurs non avertis des sommets. G.A.
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PierreYves · il y a
Et encore assez incomplète ! Les liens entre l'aventure et l'esthétique, notamment, ont été très justement traités par Jankélévitch. Merci pour cette lecture, çà fait plaisir !
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Gérard Aubry · il y a
Merci! Ca rejoint de très loin l'histoire de "Le pic noir", que vous lirez peut-être! G.A.
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PierreYves · il y a
Que j'ai bel et bien lu, un poème un peu nostalgique sur la résistance, qui mérite bien d'y faire un détour.
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Dranem · il y a
Essais, réflexion philosophique , humour, inclassable mais nécessaire !
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PierreYves · il y a
Nécessaire, je n'oserais aller jusque là, c'est vraiment sympa :)
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Philippe Barbier · il y a
chapeau
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PierreYves · il y a
Merci !!!
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PierreYves · il y a
Texte hors ligne éditoriale, selon Short qui a un peu raison : essai plus que fiction, ou plutôt machin inclassable ;)

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