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Ode à la lune

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Allybi

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La lune était en son plein, le ciel était découvert et neuf heures étaient sonnées lorsque, surgissant de la petite ruelle biscornue, je m'empressai de gagner le halo lunaire pour le regarder de mes yeux nus.
« Oh ! Beauté de la nuit, ombre de lumière ! Avec quel empressement suis-je venu dans ce port désert où le flot langoureux de l'eau accompagne chacun de mes pas qui me mènent, chaque jour, plus près de vous ! »
Un petit couinement suivi d'un plouf discret se firent entendre quand, agacé à l'extrême par le mordillement d'une fichue souris sur ma chaussure, je secouai rageusement la jambe et l'envoyai dans l'eau. Un sourire tordu étira mes lèvres sèches et pourtant, désireuses d'avouer d'inavouables passions.
« Monsieur Dyrcona ! Monsieur Dyrcona ! » fit une voix rauque, quelque part dans les airs.
D'où venait cet improbable son ? Qui donc m'appelait ? Je levai la tête dans les airs, les yeux vers vous, Ô noble dame ! dans l'espoir qu'enfin, vous ayez décidé de me révéler votre vrai visage. Pourtant, vous semblez toujours aussi silencieuse, discrète et éblouissante, presque timide devant mon effronterie.
« Monsieur Dyrcona ! » appela encore la voix, plus proche de moi à présent.
Deviens-je fou ? J'aurai juré vous avoir vu sourire pour vous moquer, Ô gente demoiselle, de me voir me tortiller dans tous les sens pour découvrir l'origine de cet appel abyssal.
Enfin, un être biscornu dont la chevelure me fit penser à la toison d'un mouton à peine sorti de l'étable au printemps, surgit devant mes yeux devenus sombres à cet instant. Votre lumière divine m'avait trop ébloui et je ne pouvais que distinguer les contours informes de sa silhouette.
« Qui êtes-vous, étranger, et comment connaissez-vous mon nom ? » m'empressai-je de demander en reculant d'un pas.
Non, Belle Perle, je n'avais guère peur de cet inconnu qui criait à tue-tête mon nom, pas devant vous à qui je dois montrer courage et audace. Ce recul ne fut que l'expression de ma surprise devant un tel être.
« Je suis, monsieur le Chou frisé, votre très humble serviteur ! » fit celui-ci avec une petite voix nasillarde.
Peut-être ce nom éveillait-il en moi quelques souvenirs brumeux que votre lumière, Tendre amour, me fit aussitôt oublier. Mon regard était indéniablement lié à votre beauté opaline. Elle éclipsait tout dans mon esprit d'homme, moi qui pourtant n'avais aucune attache. Eternel voyageur, poète déchu à mes heures perdues, vous m'avez donné une raison de transformer tout ce babillage en une cause pour laquelle je veux me battre fiévreusement et de toute mon âme.
« Monsieur Dyrcona, pourquoi portez-vous ces innombrables fioles ? Où donc vous rendez-vous ? Ne voyez-vous pas que vous êtes dans le port ? » me dit ce monstre frisé, et peut-être avait-il également la peau légèrement verdâtre. Mais n'était-ce pas votre éblouissante luminosité qui me le rendit moins humain qu'il ne l'était en réalité ? Ou avais-je bien comme serviteur un légume peu engageant dont l'odeur nauséabonde me répugnait ?
Son intervention me fit rappeler que j'avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines, pour certaines, d'une eau cristalline, d'autres d'un liquide au délicat parfum de rose, et encore davantage avec un contenu dont je ne me souvenais plus.
« Monsieur Dyrcona, cessez d'avancer ! Vous allez finir dans la baie ! » cria Chou frisé.
Mais qu'importe où je peux finir, si ce n'est guère loin de vous ! Vos charmes opalins m'attirent, votre robe de lumière me promet douces caresses et votre peau de lait mille baisers.
Chou frisé cria, me sembla-t-il, mais je n'entendais plus. Mon seul souhait était de vous rejoindre, ma dulcinée, de lier mon existence à la vôtre dans l'éternité d'une vie céleste. C'est alors que deux poireaux, deux longues silhouettes longilignes, jaillirent dans mon champ de vision.
« Ho, ho, me dirent-ils, me prenant par le bras, vous faites le gaillard ? »
Ils m'empêchaient d'avancer, de vous rejoindre !
Je sentis les liens de ma destinée me glisser des mains, je ne pouvais aller contre le sort qui souhaitait m'éloigner de vous, Ô mon âme sœur, la seule pour qui je désire respirer, briller, créer ! Ils sont trop forts pour moi, ils me tirent en arrière, veulent m'arracher à ma contemplation, et vous regardez avec votre air indifférent et si innocent.
« Monsieur Dyrcona ! » fit à nouveau la voix insupportablement nasillarde de Chou frisé qui vint obstruer le champ de mon coeur.
Le noir remplaça votre lumière et me noya. Je n'aurais su dire combien de minutes s'écoulèrent entre ce moment et celui où il fut à nouveau lumineux. Un visage difforme surmonté d'une chevelure abondamment frisée me sourit. Il avait dans les mains un brocoli verdoyant.
« Monsieur Dyrcona, ne seriez-vous pas amoureux de la lune ? » dit-il dans un grand éclat de rire.
« Il aurait plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez ! » répondit une seconde voix féminine.
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