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Obsession

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Nic 34

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Au sein d'une digne famille, du style connoté très " vieille France ", je gardai quelques temps un homme d'un âge plus que certain qui, ayant complètement perdu la boule, n'avait plus de préoccupations autrement qu'érotiques.
Qu'il mangeât, qu'il somnolât, qu'il regardât la télévision, qu'il marmonnât, qu'il pissât, qu'il déféquât même, il ne pensait qu'au sexe.
Tout lui faisait bas-ventre.

Lui disiez-vous bonjour le matin, il répondait, vous regardant d'un œil aussi azuréen que lubrique : " Et vous, chère enfant, avez-vous joui cette nuit ? "

Le faisiez-vous manger qu'il demandait entre deux déglutitions (ou deux fausses-routes selon qu'il parlait ou non au bon moment) : " Puis-je vous soupeser un sein ? "
Comme on le supposera sans doute, je n'en avais pas la moindre envie, aussi le questionnai-je à propos de cette demande réitérée souventes fois et pour le moins surprenante :
" Parce que c'est encore, pour moi, la meilleure façon de connaître l'âge d'une femme ! "
Tiens, tiens ! Voilà qui devenait intéressant, aussi l'interrogeai-je, me reculant prudemment hors de portée des doigts inquisiteurs : " Et quel âge me donnez-vous, à vue de nez ? " M'observant avec le sérieux d'un
spécialiste émérite, il m'octroya trente ans de maturité mammaire ce qui, à l'époque, me vieillissait environ de six ans.
Je décidai de ranger l'opinion de cet apparemment fin connaisseur dans la liste des compliments.

Lui disposiez-vous l'urinal ? Il se mettait à pleurer à chaudes larmes. Décontenancée, vous vous enquériez de l'origine d'un tel chagrin. Entre deux sanglots à vous arracher le cœur il vous expliquait :
" Vous-lui avez fait mal ! Pauvre, pauvre Durandal ! Pouvez-vous me la masser ? " Il parlait bien entendu en termes élogieux de son épée d'antan, désormais réduite à un pénis tout rabougri, auquel il eût aimé que l'on prodiguât quelques câlineries réparatrices. Là encore je déclinai l'offre, arguant qu'il fallait maintenant s'occuper de la toilette.
" Me caresserez-vous ? J'adore lorsque vous passez le gant sur mon corps...d'ailleurs, pourquoi diable utilisez-vous un gant ? "

Lui branchiez-vous la télévision ? Il louchait sur les speakerines avec une nette préférence pour Jacqueline Joubert.
" Ah ! Quelle femme ! La posséder, la faire mienne ! Moi j'aurais su la combler, lui faire connaître l'acmé du plaisir, autrement mieux que ce jean-foutre de François de Caunes qui ne la mérite pas! "

Suivait-il l'émission jeu " Des chiffres et des lettres " ? Il trouvait aux mains de Christine Fabrega - quand bien même ce n'était plus elle qui en distribuait les cartes à cette époque- un charme dévastateur : " Les sentir sur mon corps ! Qu'elles me pétrissent, qu'elles m'étreignent, qu'elles m'enlacent !... "
Complètement étranger aux lettres proposées aux candidats, il beuglait tous les vocables lui passant par la tête, dont je ne citerai qu'une infime partie, non exhaustive:
" pubis ! ", " orgasme ! ", " onanisme ! ", " fellation ! ", " cunnilingus ! "...

Les chiffres n'étaient pas de reste : l'incontournable soixante-neuf, bien entendu, mais aussi " Sept ! Sept fois de suite je puis honorer une femme ! Sans faiblir ! Sans faillir ! " " Cinq ! Cinq enfants je lui ai fait à cette garce et ce furent de fiers moments, croyez-m'en !... "

Un jour qu'il somnolait, ses deux élégantes mains jointes comme en une extase mystique, il me demanda : " Etes-vous vierge, mon enfant ? " Comme j'allais, ballotte que je suis, lui répondre que j'étais scorpion, il m'interrompit: " Surtout, ne me répondez pas ! Non, non ! Ne dites rien ! "
Décroisant les doigts il porta ses belles mains à son front et, fermant ses yeux myosotis reprit :
" Ah !!!! Comme j'aimerais que vous le fussiez encore afin de faire tout ce qu'il faudrait pour que vous ne le fussiez plus ! "

La " garce ", sa légitime, portrait craché de Gala, épouse et muse de Dali, entrait de temps en temps dans la chambre avec des airs compassés de dame patronnesse et contemplait son inénarrable époux.
Je n'ai jamais su quelle avait été la qualité de leurs relations mais l'aspect si réservé, si respectable, de cette bourgeoise gourmée tranchait tant avec les délires obnubilés de son mari que je me suis demandé s'il ne résidait pas là un commencement d'explication.

Peut-être, au soir de sa vie, mon petit patient polarisé passait-il en revue toutes ses frustrations, ses désirs inaboutis, ses fantasmes inassouvis et m'en déversait le trop plein.
Ou alors, ancien pourfendeur véritablement doté d'une virilité exubérante revivait-il des moments vécus, les exagérant par coquetterie?

Il emporta ses secrets sur un joli sourire.


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