Nzálé

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Aime les mots. Courts, longs, angoissants, tendres, alambiqués, drôles, violents, absurdes… Aime quand les mots se rencontrent et racontent des histoires… Aime les entendre, les lire et les  [+]

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Nzálé, c’est comme ça qu’on le nomme. Buffle, en lingala. C’est l’homme qui l’a choisi, le géant, le chef. Son vrai prénom, celui d’avant, il ne s’en souvient pas.
Ils sont plus d’une trentaine comme lui, allongés à même le sol sur des nattes tressées.
Premières lueurs du jour. Une ligne rougeoyante se dessine. Fil tendu qui sépare terre et ciel, grossit, enfle et déchire la pénombre. Le géant hurle. Tous quittent leur lit de fortune et se chaussent à la hâte.

Assis sur des caisses de bois, ils mangent en silence le chikwangue* et les madesu*. Puis, le géant distribue le « brown-brown », ce mélange de cocaïne et de poudre à canon qui rend invulnérable, détruit la peur, efface les souvenirs.

Au signal, dans leur treillis trop grand, kalachnikov en mains, ils s’alignent face au chef. L’homme hurle et brandit son arme vers le ciel tel un trophée. Ils miment le geste et scandent les mots appris, de plus en plus vite, de plus en plus fort. Nzálé s’applique, le bras engourdi par le poids de son arme démesurément grande pour sa paume d’enfant. Comme les autres, il s’est entraîné sans relâche pour faire corps avec elle.

Visages d’ombre sans sourire aux pupilles dilatées. Entassés dans le camion, la kalachnikov coincée entre les genoux, une ceinture à munitions autour du cou tel un grigri, fébriles, ils attendent la mission, leur cerveau gangrené par la drogue. « Être fort, avoir le cœur dur ; vous êtes des guerriers », leur a dit le chef.

Le camion s’arrête aux abords d’un village. Ils sautent à terre, écoutent les ordres. Marcher droit devant, l’arme au poing, le doigt sur la gâchette. Tirer sur l’ennemi. Hommes, femmes, enfants, qu’importe. Nzálé suit les autres garçons. Nzálé ne voit pas les visages. Juste des formes, des ombres, qui tombent les unes après les autres au milieu des sifflements des balles et des cris.

Derrière eux, le chaos. Nul chant d’oiseaux n’accompagne le vent. Seuls demeurent le silence, la poussière et le sang.

Certaines nuits, Nzálé se réveille en sueur sans savoir qui il est. Sans l’effet du « brown-brown », il n’est plus Nzálé le guerrier sanguinaire qui n’a peur de rien. Juste un enfant sans nom, sans passé, terrorisé par les images qui habitent son âme et qu’il voudrait chasser. Il serre les mâchoires. Ne pas gémir, ne pas pleurer, ne pas faillir, de peur des représailles. Il s’enroule dans la mince couverture rêche, cherche un réconfort dans le ciel. Mais dans son ciel, les étoiles ressemblent à des démons qui l’épient et le traquent. Alors il ferme les yeux, les maintient scellés, espère refaire son rêve, toujours le même.
Une voix de femme douce comme une caresse. Elle chante l’histoire des bonobos, des crocodiles et du Moabi, l’arbre de vie. Elle raconte l’histoire de la terre, des lacs, des forêts peuplées d’oiseaux aux couleurs féeriques. Il y a aussi cet homme à la peau noire comme de l’ébène. Ses mains immenses le soulèvent vers le ciel. Nzálé ne voit pas son visage, mais il sait qu’il sourit.

Parfois, il imagine qu’il s’échappe, se faufile dans l’ombre. Courir sans s’arrêter, sans se retourner, fuir la terreur et la haine. Un rêve éveillé avant que le « brown-brown » ne reprenne le pouvoir. Car d’ici, on ne s’enfuit pas. Nzálé sait que sa vie appartient au géant, le voleur d’âme, celui qui transforme les enfants en bourreaux.

* Chikwangue : (appelé aussi Kwanga) pain à base de manioc.
* Madesu : haricots.

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