Nulle porte ne peut arrêter la Mort

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Je suis ici pour écrire, partager et lire tout ce qu'on peut y trouver. J'apprécie particulièrement tout ce qui est littérature fantasy ainsi que la poésie. Bonne lecture à vous  [+]

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27 Janvier 1673

Le jour semblait s'écraser sur la colline de Saint-Gildas de Carnoët alors que l'après-midi ne faisait que commencer. Les arbres tiraillés par le vent glacé ne pouvaient espérer aucun répit de sa part. Et la férocité qui l'animait ne ferait aucune distinction entre humains ou bêtes. Au pied de la fontaine en contrebas de la chapelle, Clément s'agrippa au tronc solide d'un chêne pour y attacher ses deux chevaux de trait et abandonna au même endroit le modeste attelage qui lui avait permis d'effectuer le voyage. Autour du lieu sacré se dressaient des bois noirs, et, plus haut, l'ancienne motte féodale qui ne possédait plus aucune infrastructure défensive et où la nature avait maintenant repris ses droits. Clément remonta la maigre pente qui menait à la chapelle, désireux d'échapper aux assauts féroces de la tempête. Entourant ses bras autour de son corps, cherchant à rabattre le plus possible son mantelet de chanvre contre lui. Cette matière le grattait atrocement mais il ne pouvait l'enlever au risque d'attraper froid. Un curieux personnage de pierre au grand sourire semblait se moquer de son sort, dressé au coin d'une des façades en pierre de la chapelle. Le jeune paysan poussa la porte close sans s'attarder davantage sur l'architecture. Ses godillots usés et ternis par le travail de la terre descendirent trois épaisses marches et se posèrent sur un simple sol en terre battue, dépourvu de dalles ou d'aucun revêtement particulier. Instinctivement, il plongea ses doigts dans le bénitier et se signa solennellement, remerciant le ciel d'être enfin à l'abri. Clément constata l'absence de clarté, qui était habituellement magnifiée par les vitraux de tels édifices. Une silhouette assise sur les bancs en bois se retourna vers le nouvel arrivant. C'était une dame aux traits usés, qui paraissait probablement bien plus âgée qu'elle ne devait l'être, avec ses sourcils froncés qui tentaient de percer la pénombre pour jauger le jeune homme. Clément s'avança par l'allée centrale, sentant encore le regard de l'inconnue le suivant des yeux. Elle hocha la tête en guise de salutation.

« Sacrée tempête, aujourd'hui, » entonna Clément en époussetant ses vêtements.

« Oui. Heureusement, la chapelle reste souvent ouverte. »

« Pardonnez-moi, mais savez-vous quand le prêtre sera là ? »

La femme le considéra d'un air étonné.

« Dans deux jours, pour la Saint-Gildas. C'est à ce moment-là qu'il bénira les bêtes et les outils des paysans, comme tous les ans, » récita-t-elle.

Clément s'affala sur un banc de la rangée d'en face, examinant la nef et ses piliers blancs supportant des arcs brisés.

« Je suis en avance, alors. J'ai amené mes deux carnes pour les faire bénir. Cela fait plusieurs années que nos animaux de travail tombent malade. Nous ne pouvons nous permettre d'en acheter de nouveaux aussi souvent. Je ne suis pas d'ici mais les bienfaits de la fontaine sont réputés par chez nous et même au-delà, elle est notre dernier recours. »

La femme replaça son châle sur ses épaules, indifférente aux dires de son interlocuteur. L'image de la gargouille riante aux os saillants juchée sur la façade extérieure lui revint en tête.

« Il est curieux de voir une gargouille en forme de squelette. Je n'avais jamais remarqué ça nulle part auparavant. »

« Un squelette, jeune homme ? Vous devez venir de bien loin pour croire qu'il ne s'agit que d'un vulgaire squelette ! » lança t-elle d'un ton offensé. Elle pivota sur son banc et baissa la tête comme si elle souhaitait que personne n'entende.

« C'est l'Ankou, la Mort. Il est partout et nulle part à la fois. Il entasse les pauvres âmes dans son chariot grinçant pour les conduire vers l'au-delà. Certains auraient aperçu son ombre dans les campagnes, sur les berges des rivières ou dans la lande brumeuse. Si vous le voyez, n'espérez pas vivre plus d'une année. » La femme reprit sa respiration et secoua la tête. « N'en parlons plus. »

Elle fixa son attention sur le chœur avec ferveur. Clément n'avait cure de légendes ou autres fariboles, la Mort n'avait pas besoin de personnification pour exister. Nul besoin d'être drapée d'un linceul ou de brandir une faux pour prendre et prendre sans aucune distinction, et ne laisser que des carcasses. La femme enfouit sa main dans sa poche et en ressortit un petit objet métallique accroché à une chaîne. La masse suspendue épousait en quelque sorte la forme d'une gouttelette pointant vers le bas. Elle positionna la chaînette autour de ses doigts, marmonnant des phrases inaudibles en laissant le poids métallique s'exprimer. Clément haussa les épaules lorsqu'il comprit qu'il s'agissait d'un pendule divinatoire. Il n'y connaissait rien, n'ayant guère l'envie ou même le temps de se soucier des sciences occultes. Le petit objet commença doucement à tournoyer dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, formant des cercles réguliers, un peu plus rapides à chaque tour. Le visage tordu par la concentration, la femme poussa alors un léger soupir de soulagement.

« Que lui avez-vous demandé ? » se hasarda Clément, certain que le temps passerait plus vite s'il parvenait à converser dans la mesure du possible avec cette interlocutrice peu commune.

« Je lui ai demandé si la Mort pouvait pénétrer dans la maison du Seigneur. Lorsque mon pendule tourne dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, la réponse est non. »

« Alors, nous sommes sauvés », plaisanta Clément, ne sachant comment réagir face à de telles élucubrations hasardeuses. Son bras commençait à le démanger, il remonta sa manche et commença à gratter doucement la plaie qui paraissait moins rouge depuis quelques jours.

« Qu'avez-vous fait à votre bras ? » questionna la femme, qui délaissa son pendule un instant.

« Ce n'est rien. L'autre nuit, un chien sauvage a presque failli s'en prendre à mes chevaux, sur la route. Le bougre est sorti de nulle part. Je me suis interposé et il m'a mordu juste là, puis il est reparti aussi vite qu'il était arrivé. »

La femme écarquilla des yeux horrifiés et se cramponna au banc en bois, tapotant nerveusement son talon sur le sol.

« Cela m'étonne de la part d'un chien sauvage. Ne croyez-vous pas qu'il s'agissait plutôt d'un loup enragé ? De nombreux villageois et paysans se font attaquer, particulièrement quand le froid tombe et qu'ils ont faim. »

Clément continua à se gratter, songeant à la bête qui l'avait attaqué. Il ne s'en souvenait guère, il faisait sombre et à ce moment-là, ses chevaux avaient été sa priorité.

La femme reporta son attention sur le pendule qui oscillait de gauche à droite. Puis, tout doucement, il commença à former des ronds dans les sens des aiguilles d'une montre. Timidement, mais résolument, les cercles devinrent plus important, tout comme la frayeur naissante de sa propriétaire. Clément enleva son manteau qui le piquait de plus en plus, et il sentait qu'une chaleur insupportable l'envahissait.

« Que lui avez-vous demandé, cette fois ? » demanda-t-il, la voix déformée par l'incommodité.

« Je lui ai demandé si la Mort était déjà ici, » souffla-t-elle, se levant précipitamment de son banc tout en se dirigeant vers la porte close de la chapelle. Elle l'ouvrit avec précipitation et alors qu'elle mit un pied dehors, elle sentit une force l'empoigner par l'arrière. Le pendule lui échappa brusquement des mains et alla s'échouer au sol dans un bruit sourd. Elle poussa un cri d'épouvante que la tempête ne put étouffer, sentant deux masses acérées la ramener à l'intérieur de la chapelle. L'homme devenu monstre planta avidement ses crocs dans sa chair. Il était impossible pour elle de s'accrocher à la porte sainte plus longtemps, elle heurta violemment le sol tandis que la bête se jetait sur elle. Il entreprit de savourer son tout premier festin en tant que carnassier. Dehors, une main squelettique s'empara du pendule comme d'un précieux butin. Le chariot de l'Ankou grinçait, et son hôte trépignait d'impatience à l'idée accueillir cette prochaine carcasse avec un grand sourire.

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RAC · il y a
Un très beau et très riche récit, bien articulé, une très agréable lecture !
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Fred Panassac · il y a
Beau conte à l’ancienne, prenant et très bien narré, avec sa touche de surnaturel breton qui est toujours le bienvenu. Une lecture qui m’a bien accrochée, voici mes voix Anduril.
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Sandrine Michel · il y a
Le pendule n'a pas pu sauver cette pauvre femme ! Un très bon moment de lecture
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Joël Riou · il y a
Une ambiance moyenâgeuse et bretonne propice à la naissance soudaine d'un loup-garou.
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JACB · il y a
Diaboliquement bien écrit, la description du lieu nous transporte insitu à l'époque et ce manteau de chanvre qui gratte tant fait froid dans le dos. J'ai vraiment apprécié la façon dont vous menez le lecteur vers la réalité de l'irrationnel! Et puis une légende bretonne cela ne se refuse pas ! Un très bon texte que j'estampille.***** Cavalez bien et venez me lire si ça vous tente: "Ce soir y'a match"..sur ma page.
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Zouzou · il y a
L'Amou triomphé toujours, mes voix !
Je concours aussi si vous aimez

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Cristo · il y a
Super conte d'Halloween qui fera plaisir à tous et aux bretons en particulier. La fin est terrible car les forces du mal l'emportent. C'est très bien écrit
je vote 5 voix
ma cavale https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Anduril.
L'ankou n'a pas d'âge !! Il est la depuis la nuit des temps jusqu'à la fin du monde !!!
Bonne interprétation de ce mythe.

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Véro-Lyse Marcq · il y a
Original ! J'ai suivi cette nouvelle avec attention. Elle m'a bien plu. Mes votes !
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Joan · il y a
Une histoire qui arrive à passionner en très peu de temps. Écriture impeccable et très maîtrisée. De plus, l' Ankou est complètement en accord avec le thème.