5
min

Nuit magique en sept lettres

Image de Corinne Torrelli

Corinne Torrelli

53 lectures

63

Etre ou ne pas être. Se pose-t-on encore la question lorsqu’il suffit d’ouvrir la bouche pour gober l’air, sans conscience du miracle d’un lever de soleil ? Epoque banalisée, immédiate. On pourrait dire au fond bien d’autres choses en somme, même sans varier le ton. Mourir, dormir, calmer, rêver. De Shakespeare à Rostand, éternel commencement. De Rostand à Shakespeare, le meilleur et le pire. Alors exister ou ne pas exister ? Halte-là ! A quoi bon cette considération pour un cœur de roc qui garde le cap jusqu‘à la péninsule de son seul intérêt. Gare, à la fin de la vie, on touche. L’un touche les avoirs capitalisés sur son égoïsme, l’autre touche par sa bonté. Il faut de tout pour faire un monde imparfait. Et pour un monde meilleur ? La nuit porte conseil. Je vais reposer mes vieux os. A mon âge les moutons ont péri, chaque insomnie use de stratagème. Je vais compter des nez. L’agressif, l’amical, le curieux ou le dramatique dansent autour de mon lit. Dia de los Muertos. Serai-je encore là à l’heure où blanchit la ville quand pèsent 70 ans ? Minuit enfin. Sommeil panseur de chagrin et Penseur de Rodin. Réveil soudain, suffoquant, blême, hanté par le passé. J’étais ainsi, cet autre. Si la vie pouvait ressembler à une ardoise magique. Ah ce cauchemar !

Xénophobe, xénophobe, est-ce que j’ai une gueule de xénophobe ? C’est la 1ère fois qu’on me traite de xénophobe. Quoi ma gueule, elle te revient pas ? Rien à me reprocher. Pas ma faute si j’aime les gens pareil que moi. C’est pas un crime que je sache, de douter de l’inconnu jusqu’à le redouter. J’fais de mal à personne dans mon pré carré, j’te permets pas… Duo psychédélique Arletty/Johnny. La faucheuse toque à ma porte ? J’ai peur de soulever les paupières. St-Pierre ou Satan ? Non juste le cadran du réveil Jaz de mon père, héros de la résistance, indiquant 1h30. La trotteuse trotte, je vis. Continue d’égrener mon temps, va, infatigable aiguille. J’attends de rejoindre une énième fois Morphée pour fuir ce sempiternel cauchemar où un bon père de famille, bourré de certitudes et préjugés, se retrouve avec un gendre étranger et la compagne de sa cadette. Son joli monde manichéen s’effrite tel un château de sable. J’comprends pas, où j’ai merdé ? ! A force de chercher en vain, la trouille qui tétanisait son esprit s’effrite à son tour. Ce cœur qui tapait comme un métronome bat mieux depuis dans ma poitrine ouverte. Soif de rédemption ? Pour autant ne suis-je pas un saint, le curé du quartier ne me voit pas souvent dans sa boîte à confesse. Chut, ne le dites à personne. Si vous m’offrez la chance de me rendormir en rêvant que je suis le maître de ma destinée, je croirai aux contes de fées. Un ange entend mon voeu car la chaleur d’une somnolence m’envahit, je sens la présence de mon éternelle aimée. 2h10. Je veux rêver d’Elle.

Il était une fois, ô toi mon épouse si tôt disparue. En cette nuit irréelle, laisse-moi être l’homme tendre que tu aurais sans doute désiré à ton bras, dont tu as dû espérer les attentions. J’étais loin de ton idéal, pardonne-moi ma princesse. Astre immortel, je t’invite au bal, parée de ta robe couleur de lune. Ta beauté m’éblouit. Trop belle pour moi, pauvre bougre sans ambition. Pourtant l’histoire sans fin s’est écrite. A travers elle, j’ai existé pleinement. Ton amour, c’était ma sève, ma boussole. Je prenais, omettant de donner. J’ai triché, menti, agi lâchement. J’ai gueulé, inculte, à tort et à travers. Et toi tu m’aimais malgré tout. Respirer sans toi fût un calvaire. Sans sens, sans but. Mais il fallait continuer pour les filles. Elles ont tes qualités. Dansons chérie, vois je rentre encore dans le costume du mariage. Valsons au clair de lune dans cette chambre où tu perdis la vie, autour de ce lit qui garde ton empreinte. Grâce à la clé des songes, La Belle au Bois Dormant ressuscite, je t’embrasse et tu vas ouvrir tes beaux yeux verts. Oh tu m’as tant manqué ! Je veux vivre avec toi, garde-moi je t’en prie dans ta réalité pour rattraper le temps privé de toi. Tu me souris, triste, car tu as déjà compris que je ne peux rester d’avantage. Moi je ne saisis pas qu’il faut redescendre sur terre, te quitter une 2nde fois pour tenter de re-exister après ce déchirement. Ca brûle mes poumons, d’avaler de l’air. Adieu mon aimée, le cadran du réveil me tire vers le sol. 5h, le soleil rosé se lève tranquillement, une respiration me calme pour pouvoir admirer sa lumière sur le toit de l’immeuble d’en face. Mes yeux repus de ce spectacle apaisant devraient capituler pour achever la nuit durant quelques heures. Mais ils ne l’entendent pas de cette oreille et n’en font qu’à leur tête. Si je récitais les consonnes ? B-C-D-F…

S comme Schopenhauer et «L’Art d’avoir toujours raison». Qu’est-ce qu’il a pu me faire ch… ce gus en mettant le souk dans mes fondements. J’étais une grande gueule, mi-bourrin mi-bourrique, quand ce bouquin me tombe sous la main. J’avoue ne rien avoir capté au début. Mais je me suis accroché avec fierté et le secret des 38 stratagèmes s’est révélé à moi. J’ai grandi, compris et regretté tant de choses. Coup de poker, Trafalgar, Jarnac, chaque pion avance selon sa méthode sur l’échiquier où nous nous tenons tous, bon an mal an. On observe la dame ou le fou. Hélas l’envie de sortir du lot s’impose, sinon nous ne sommes rien. Les questions ont plus de valeur que les réponses car elles ont le mérite d’être formulées. A-t-on raison d’exister ? Dieu seul le sait et encore; encore faut-il y croire. La «vanité innée» de l’être dit humain le pousse à n’exister que pour avoir raison. Cette prétention de supériorité, d’invincibilité, d’éternité. Et si exister, c’était ne jamais mourir ? T-V-W-X et Z ! Après la lumière blanche, on recommence au A ? Aucune idée, il est 8h. Ouh quelle nuit, une vie en accéléré. C’est dimanche, les filles viennent déjeuner, faut faire le marché. Ses odeurs et ses couleurs me rendent heureux !

Tant qu’il y aura des femmes, tu seras une femme ma fille dans ce monde qui manque de douceur et d’intelligence. Protège-toi des prédateurs, avance, ose, enfante si tu le souhaites, va et vis par toi-même. Pour toi, par pour quelqu’un d’autre. L’humanité dépend de ton désir, fruit lointain d’Eve. La pomme et le serpent nous mettent à l’épreuve toujours, comme la mer de Paul Valéry recommencée toujours. Avant le cimetière, terrestre ou marin, vivons ensemble. Nous, galériens d’une unique et fabuleuse nef, dont nous malmenons suicidaires la coque fragile. Avant le naufrage, la victoire est possible. Espérer, anticiper, inventer, ne jamais abandonner. Le génie naît ici, au pied d’un mur invisible mais franchissable par conjugaison des forces, c’est mathématique. Si 1 et 1 font 2, 1+1=3, multipliant individus et pains. Et si la faim était éradiquée ? La future mère au ventre rond nourrit le germe qui existe déjà: elle est 1 et pourtant 2. Voilà ce que la pudeur d’un père et grand-père à venir empêche de dire à son aînée. Il voudrait aussi aider le combat de sa cadette. Le dimanche se passera avec bonheur mais trop vite, je serai seul au coucher.

Encore un soir à dormir et oublier ses rêves. Encore un matin à se rappeler à la lettre les pensées de la nuit, quand on est soi et autrui. Nos vies antérieures empilées, l’avenir à dérouler sur la route pavée des Voyelles de Rimbaud. L, I, B et Paul Eluard écrit le plus beau mot de la langue Française: LIBERTE. La liberté de la différence, du droit, du devoir. Les chaînes se brisent si l’on admet qu’il y a des règles et que les accepter fait grandir. L’apprentissage est une chance de vaincre joug et injustice. Refuser d’exister ? Quelle ânerie ce serait ! N’est-ce pas Mr D’Ormesson, vous qui désormais savez.

Remake ou pastiche ? Héritage ou usurpation ? Chacun peut signer de son sang : Moi, ma vie, mon œuvre. Personne n’est exempt d’une parcelle de dignité, d’utilité, d’estime de soi. Personne. Et aussi dur que soit le parcours universel de la naissance à la mort, il suffit d’incarner l’instant qu’on est en train de vivre pour réaliser un miracle.

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Très très courts
63

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gisny
Gisny · il y a
Ce que j'ai apprécié, dans votre texte, c'est le vécu, l'expérience qui font que chaque ligne, chaque réflexion tombe juste parce que d'autres que vous sont sensés l'avoir connu. Le reflet d'une vie dans ce qu'elle a de complexe, de difficile et de fragile, mais, ô combien raisonnée, cohérente et imprégnée de notre quotidienneté et d'amour qui sauve tout. Alors, bonne chance à vous.
·
Image de CHEUCHE
CHEUCHE · il y a
Beau texte qui fait réfléchir. Je vous invite à lire et à supporter mon texte Humanités en écoutant la chanson d'Eiffel "à tout moment la rue". Des espoirs avides et des rêves capables ou la liberté d'expression comme forme d'engagement pour exister, vivre libre et en paix. Texte écrit dans le cadre d'un projet sur les droits de l'homme et la démocratie récompensé par le prix UNESCO 2018 avec des élèves de 3ème. Sans obligation. En live, c'est beaucoup mieux !!
N'hésitez pas à votez pour ce texte. A diffuser largement !!!
En pleine actualité pour dialoguer avec le monde. Un discours, un point de vue, des idées, la puissance du quotidien et la force de la rue.
Authentique.
Nous sommes tous concernés par la défense de nos droits et de nos libertés.
https://www.youtube.com/watch?v=5QwfC6FBXV8
Bonne lecture, bonne réflexion et bonne écoute !!

·
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Rarement aussi impressionné par votre texte. D'âge et + que vôtre personnage , avec une situation similaire. Mon réceptif est à son maximum !
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Beaucoup de questions qui suscite beaucoup de réflexions. Tout ça fort bien écrit. Toutes mes voix.
·
Image de Eddy Bonin
Eddy Bonin · il y a
Bravo Corelli. Joli, original, bien ficelé. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
...vivre au jour le jour... CNE un peu çà la vérité , mes voix Corelli !
Je concours aussi, si vous aimez...

·
Image de Niagara
Niagara · il y a
Tu as un don ma cousine continues comme ça gros bisous
·
Image de Pherton Casimir
Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Merci !

·
Image de Niagara
Niagara · il y a
Vivre le temps présent..... Ça c'est la meilleure des solutions on ne sait pas de quoi sera fait l instant d'après.....
·
Image de Corinne Torrelli
Corinne Torrelli · il y a
philosophe ma cousine, mais tu as plus que raison, bises
·
Image de Niagara
Niagara · il y a
Magnifique fière encore et encore de toi 🤗🤗
·
Image de Corinne Torrelli
Corinne Torrelli · il y a
merci encore et encore, ça me touche tjs
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur