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Nuit d'Aurore

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Musashi

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Le crépuscule s’installe lentement sur la ville. Le soleil mourant cédera bientôt sa place à une sinistre nuit sans fin. Cinquante-six jours de ténèbres où l’obscurité régnera sans partage, sans l’ombre d’une lumière. Contrairement à l’accoutumé, cette première nuit polaire sera soir de fête pour Rick et ses amis. Les festivités dureront jusqu’à l’aube lointain car Gros Bill, le meurtrier sanguinaire de Nanuq, avait enfin été intercepté.
Cela faisait déjà trois ans que Gros Bill et ses avis de recherche, placardés un peu partout sur les murs de la ville, terrifiaient les habitants. Rien ni personne ne l’arrêtait, pas même le grand froid ou la récompense impressionnante de 30 000 dollars. Et maintenant humilié, il gisait misérablement sur la chaussée, attendant son sort à la vue de tous. Rick espérait que les secours ne se pressent guère afin que cette pourriture rende l’âme. La simple idée qu’il puisse s’en sortir et finir derrière des barreaux lui donnait la nausée. Ces politiciens incompétents... Que connaissaient-ils de la région, eux et leurs lois ridicules ? De toute façon, il avait visé le foie.

Ici, en Alaska, le climat est impitoyable et la moindre erreur est fatale. L’homme doit donc s’adapter et en faire de même.
Bien que redouté, Gros Bill était admiré de tous dans sa jeunesse. Ironie du sort... Il était si beau et si fort que les plus naïfs le firent nommer le « citoyen d’honneur et protecteur de la ville ». Même le vieux shérif Truman acquiesça cette folie. Certes, quelque peu fauteur de troubles, Bill n’alarma les autorités que deux décennies plus tard, à la suite de la mort bouleversante d’Aurore, sa compagne. Tout d’abord, il commit de petites incivilités, comme hurler jusqu’à très tard le soir ou farfouiller impunément dans les poubelles. Surpris, les citoyens conciliants placèrent cela sur le compte de son âge avancé. A l’époque déjà, bien qu’encore robuste, il n’était plus tout jeune.
Progressivement, de nombreux vols furent répertoriés et Bill se mit à agresser les passants. A son grand regret, Truman, en bon professionnel, se dut d’intervenir. Ami ou non, Bill avait été trop loin. A ce stade, il ne fallut que peu de temps pour qu’il se mette à flotter comme une odeur de sang dans la sinistre cité.
Truman était un homme vrai. Brave et foncièrement honnête, malheureusement trop gentil, sans doute avait-il cru pouvoir régler la situation à l’amiable, sans fusil ni fourche. L’épisode du vieux shérif, baignant dans ses entrailles, resta à jamais gravé dans les esprits de la région.
Cette triste leçon remémorait à tous et à toutes qu’il n’y avait pas de place au milieu de l’enfer blanc pour la gentillesse et la compassion. Plus jamais ils ne seraient faibles. Le sanguinaire se terrait en périphérie de la ville, tel un sioux avide, attendant patiemment une nouvelle opportunité pour frapper. Cela ne pouvait plus durer. Truman avait été trop tendre. Il fallait le venger en agissant vite et fort.
D’innombrables expéditions punitives furent mises en place. Hélas, quand il s’agissait de ne faire qu’un avec la nature, Bill était le roi. Pisteurs aguerris ou têtes brûlées en quête de gloire, ils l’apprirent à leur dépens. Les pertes furent si violentes que bientôt plus personne n’osa sortir de la ville. Bill était seul, mais il les assiégeait. Sa folie meurtrière ne tarda pas à faire de lui un véritable monstre. Le monstre de Nanuq.

...


Agonisant, les yeux rivés vers le ciel couchant, il fixait l’horizon. Pas même les insultes, les crachas ou les coups lui firent détourner son attention. Bill le savait, plus jamais il ne verrait le soleil briller. En revanche, peut-être pourrait-il, une dernière fois seulement, observer et admirer la voûte céleste qu’il affectionnait tant. Sereinement, il attendait son auguste ciel indigo, parsemé de diamants, entrelacé de somptueux voiles émeraude, le tout semblant se mouvoir dans une danse si spécifique aux régions du Grand Nord... Malheureusement, l’obscurité ne revêtait pas assez le ciel pour révéler la constellation de ses ancêtres. Ses étoiles n’étaient pas encore venues le chercher.
Bill se fut une raison, quel qu’en soit le prix, il se devait d’être patient. Impensable de franchir les portes de l’infini sans que le cosmos ne se pare de ses plus beaux atouts. Il était hors de question de gâcher ces maigres instants à prêter une quelconque importance à ces personnes qui rendaient la nature humaine si méprisable. Leur accorder ne serait-ce qu’une demi-seconde d’attention, alors que son ciel se préparait enfin à l’accueillir parmi les siens, eut été un sacrilège.

...


Dès son plus jeune âge, sa mère le mit en garde contre les gens de la ville. Elle lui enseigna l’art de la cueillette, de la chasse et de la pêche, la topographie de la région et des étoiles. A l’époque, on ne comptait qu’une succession de petites maison accolées les unes aux autres, mais peu de temps après, un important gisement de pétrole fut découvert dans les environs et Nanuq connut une expansion fulgurante.
Rapidement livré à lui-même, isolé, Bill apprit à vivre en harmonie avec cette nature si terrifiante. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que ces hommes, fraîchement débarqués de la ville, aussi teigneux soient-ils, ne soient jamais parvenus à poser main sur lui.

Emu, Bill ne put s’empêcher d’avoir une pensée pour la seule qui le comprit vraiment, celle que l’on nommait la belle Aurore. Sa bien-aimée. Il se souvint de l’époque où les deux amoureux virent soudainement succomber l’environnement. Une funèbre étendue tintée de ténèbres se mit à napper les rivages environnants, annihilant toute trace de vie. Et comment oublier ce triste matin d’horreur, où le corps d’Aurore fut retrouvé ensanglanté. Abusé et dépouillé, même Truman, habitué à ce genre d’infortune, ne s’en remit jamais. Les criminels ne lui avaient laissé aucune chance, tout cela pour quelques vêtements, un peu d’argent et beaucoup de plaisir. C’était précisément ce plaisir que le vieux shérif exécrait tant chez les hommes. Se sentant responsable, il n’osa plus jamais regarder Bill dans les yeux, lui qui l’admirait tant. C’est sans doute cette attitude qui quelques années plus tard lui fera commettre l’erreur fatale qui lui coûtera la vie, peut-être même l’avait-il commise sciemment afin d’expier sa culpabilité.
Bill ne parvint jamais à faire le deuil de sa belle Aurore. Et tous les soirs depuis lors, sous la belle aurore boréale, il l’appelait désespérément jusqu’au bout de la nuit. Certes, sa chère mère lui avait appris à survivre dans cet environnement hostile. Il était préparé à affronter une vie rude, mais en aucun cas il n’était prêt pour ça.
En l’espace de quelques années, cette région si prolifique était devenue une véritable poubelle à ciel ouvert, où seul le ciel témoignait du viol de la terre. Bientôt Bill ne trouva d’autres solutions que de faire comme tout le monde en allant chercher sa nourriture là où elle abondait, en ville, où sans doute vivaient paisiblement les meurtriers de sa bien-aimée. En être réduit à cela, quelle honte, quelle humiliation pour ce Gros Bill devenu si maigre ! Le mépris environnant des habitants, associé à sa profonde rancune, ne tarda pas à expliquer la suite tragique bien connue.

...

Soudainement, les rires et chants de victoire devinrent sourds. Gros Bill, pour son plus grand bonheur, ne les entendit plus. Comme par magie, le merveilleux spectacle commença. Le ciel s’assombrit, la lune s’éclaircit, l’horizon lentement s’auréola de sa magistrale aurore, qui peu à peu l’enlaça pour le bercer délicatement dans une douce brume couleur jade. Les lueurs gardiennes provenant du fin fond de la galaxie s’allumèrent et révélèrent la constellation des siens, la Grande Ourse. Sa grande ourse.

Ce fut donc dans cette atmosphère festive, sous les jubilations de ces humains qui n’avaient jamais admiré le ciel, que l’âme du noble Bill – le dernier grand ours polaire de la région – s’éteignit pour toujours et rejoint enfin son Aurore.

PRIX

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Florent Paci · il y a
Une traque froide et obscure qui prend toute sa force dans cette chute magnifique. Mes votes et compliments ;)
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Claire Bouchet · il y a
J'aime les textes où l'on sent un vrai travail de recherche, d'écriture, où chaque mot est à sa place et où l'on se laisse guider par l'atmosphère générale. J'apprécie donc tout particulièrement votre composition Musashi et je lui attribue toutes mes voix.
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Musashi · il y a
Merci
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Aurélien Azam · il y a
Wow. Un bijou d'écriture ce texte, complètement passé inaperçu ! :o
J'ai adoré ton texte, Musashi, très sincèrement. Il a une aura crépusculaire et puissante que j'ai peu souvent rencontré dans des textes aussi courts, et il touche au sublime das sa fin : j'en ai même versé une larme... Oo Le Gros Bill ne sera pas mort dans l'indifférence générale, moi lecteur je m'en souviendrais un bon bout de temps. Également, Musashi, tu écris superbement bien, ton écriture est fluide et fait ressentir les accents pionniers de l'Alaska ! Et cette ambiance encore une fois, je suis subjugué...
Bravo, bravo et bravo, et merci pour ce texte ! :D
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang",également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Musashi · il y a
Merci pour ton commentaire, Aurélien ! Juste pour ça, ça valait la peine de poster ce texte.
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Aurélien Azam · il y a
Pas de quoi Musashi, ton texte mérite le commentaire !
Merci d'être passé lire "Gu'Air de Sang" :)

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Ginette Vijaya · il y a
Une fresque frigorifiante dans le grand nord !
Si vous le souhaitez , je vous invite à lire et soutenir mon texte"le prix de la mort"

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Fabienne Maillebuau · il y a
Bien construit, mes 5 voix, je vous propose: violent parfum acide.
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Topscher Nelly · il y a
Mes voix pour votre aurore boréale et son ours polaire.
Mon texte vous plaira peut-être?

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