Nudités marines

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Auteur experte de livres d'épanouissement personnel, amateur en littérature. J'apprécie les haïkus, les micro-nouvelles et la poésie. Si j'avais été écrivain dans l'antiquité j'aurais gravé  [+]

Je résidais depuis deux mois dans la région Languedoc Roussillon. Un vent d'Autan rafraîchissait l'atmosphère printanière ensoleillée. Je marchai jusqu'à l'arrêt de bus Salins. Une femme y stationnait déjà. Ses cheveux gris étaient coupés court, à la garçonne. Elle avait l'âge d'être mamie. Elle portait une robe seyante, légère et colorée ainsi que des sandales noires, féminines, dotées d'un petit talon qui rehaussait de deux à trois centimètres sa silhouette de femme méditerranéenne. Ses pieds et ses jambes halées étaient nus.
Je lui prodiguais un bonjour aimable auquel elle répondit poliment. Nous engageâmes une conversation météorologique qui aurait pu se limiter à l'échange de quelques banalités usuelles, si je n'avais pas revêtu une attitude d'écoute attentive devenue au fil du temps une seconde nature inhérente à mon métier.

Mise en confiance, la dame commença à évoquer les entrées maritimes, ces particularités climatiques régionales que je découvris en même temps que l'histoire étonnante et incroyable qu'elle me révéla.
Très vite elle qualifia ce genre de phénomène d'angoissant.
Nous devisions sereinement en attendant le bus. Les palmes se balançaient doucement. Je fronçais les sourcils, interloquée par le fait même qu'une peur aiguë se soit immiscée en cet instant où tout n'était que calme et volupté.
« Les entrées maritimes sont absolument imprévisibles, sur la plage tout est normal quand soudainement tout disparaît ».
Je la regardais, avec de nombreux points d'interrogation dans les yeux.
L'arrivée du bus jaune nous interrompit. Après avoir pris places assises, l'une en face de l'autre, elle poursuivit sa narration, le buste incliné vers moi pour plus de discrétion.

« Un jour d'été, j'étais allongée nue sur une plage naturiste. Je venais de fermer les yeux, m'abandonnant à une douce torpeur. J'étais allongée à même le sable dont les grains griffaient la peau de mon dos. Je me concentrais pour ressentir avec plus d'acuité l'effet du soleil sur toutes les parties de mon corps et m'en délecter. La sensation était nouvelle et excitante aux endroits qui ne sont jamais dénudés.

C'est alors que le phénomène apparut sans crier gare, comme amené par des esprits marins malfaisants. Je sentis d'abord l'air se refroidir. De fines gouttes de transpiration se condensèrent à la surface de ma peau se transformant en sueurs froides. J'ouvris les yeux. Je ne voyais même plus à quelques centimètres de moi. Un brouillard grisâtre et consistant avait remplacé l'air transparent impalpable.
Je m'accroupis tâtonnant dans le sable à la recherche de ma serviette et ne la retrouvai pas. Je sentis un souffle glacial poussiéreux, au ras du sol comme une lame de fond qui claquait mes chevilles.
Sous mes pieds le sable devenait humide presque détrempé, alors qu'il était sec et brûlant il y a quelques minutes à peine. Je me mis à grelotter de peur et de froid, à claquer des dents, perdue dans cette mer nuageuse, grise et opaque. La buée anormalement cotonneuse assourdissait jusqu'au bruit du vent lui-même. Je voulus crier mais le cri s'étouffa dans ma gorge. L'angoisse m'étreignait. C'était un mauvais sauna, on l'avait inversé, j'allais ouvrir la porte, me retrouver à l'air libre , prendre une profonde inspiration et tout reviendrait normal.

Ma pensée ne concrétisant hélas pas l'espoir qu'elle transportait, mon esprit s'obscurcit. J'imaginais alors qu'on allait retrouver mon squelette le lendemain matin, une couronne d'algues sur le crâne. Un gang de goélands, une bande de crabes aussi affamés les uns que les autres auraient tôt fait de se repaître de mes parties charnues, mus par un appétit charnel dénué de désir érotique.

C'est alors que je sentis la tiédeur moite d'un corps se coller au mien. A son contact je reconnus un corps humain, il s'agissait probablement d'un homme, nu lui aussi. Il jeta une couverture humide sur le devant de mon corps et la maintint apposée contre moi avec ses bras qui m'enlaçaient.
L'homme respirait amplement et paisiblement. Son étreinte était bien présente sans être oppressante.
Saturée d'émotions, comme une eau peut l'être de sel, j'éclatais en sanglots dans les bras d'un homme inconnu que je ne voyais même pas. J'ignore combien de temps nous restâmes ainsi enlacés, à nous tenir chaud tels deux anges asexués. Personne n'aurait pu dire lequel d'entre nous était la bouée, lequel était le naufragé dans cette masse d'air migrant de la mer à la terre. Quand il ne persista plus qu'une brume dégageant la vision jusqu'à un mètre de nous, l'homme se détacha de moi très doucement, en silence, me laissant la couverture. J'entendis ses pas s'éloigner et lorsque je me retournai, j'aperçus une silhouette floue s'estomper dans les embruns. »

- N'auriez-vous pas souhaité le connaître ou le revoir ? Demandai-je, curieuse, à mon interlocutrice.
- Non, c'est ici que je descends. Adieu.
Avant il y avait le ciel, le soleil et la mer.* Maintenant il y a le ciel, le soleil et la mer... Et les entrées maritimes...


*Titre d'une chanson de Sacha Distel
https://www.youtube.com/watch?v=nHHlh3ggIVU

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Stéphane Mettetal · il y a
Parfait dès l'abord ! J'aime ! Une autre (Nudités marines 3) !