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J’ai froid, les pieds dans l’eau de novembre.

Je ne sens plus mon corps, sous ce pont. Relents d’urine et klaxons ne gênent plus mon semi-sommeil. Des nausées ? J’en ai tellement eu que mes entrailles sont vides. À l’époque, Jean-Paul et Simone venaient me voir car je les inspirais. J’écoutais leurs discours sans en cerner le sens. La chanson de leurs mots sonnait si douce dans la brume.

J’ai froid, toujours.

Mais vous, oui vous là-haut, sur ce pont, emmitouflés dans vos manteaux de laine, vous continuez de rire, d’embrasser, de boire des bières et de fumer, de prendre des poses de stars pour faire des… comment dites-vous ?... Des selfies, oui voilà ; où je n’apparais qu’en fond ma foi.

Trois petits tours et puis s’en vont. Aux suivants !

Vos jacasseries de touristes m’ont rendue polyglotte. Hello ! Salam ! Ciao !

Mais à quoi bon, puisque vous ne daignez jamais répondre à mes apostrophes. Ni hao ! Dobri dien !

Le silence vous suit, toujours, ce silence glacial de novembre.

Tiens, un car de Japonais. Il ralentit, il ra-len-tit, il s’arrête ! C’est gagné. Si je gonfle mes poumons de fer pour crier de toutes mes forces, ils vont bien finir par m’entendre, ceux-là. Je ne les laisserai pas m’échapper. Moshi moshi !

Ohé je suis là, en dessous, regardez-moi, parlez-moi, je vous en prie. Vous ne savez pas à quel point je me sens seule. Je m’ennuie à mourir. Dites, c’est comment votre pays lointain, votre empire du soleil levant ? J’aimerais tant voyager. Emmenez-moi !

Mais rien, pas un signe de la main, pas un sourire vers ma carcasse, pas même l’aumône d’une pitié, ô que j’accepterais sans pudeur. À peine un regard pour un cliché mal cadré.

Hep, monsieur, vous avez bougé, là. La photographie sera floue. Si j’étais vous, je recommencerais. S’il vous plait, restez encore un peu près de moi et refaites-la, cette photo, allez, je prends ma plus belle pose, rien que pour vous. Il y a si longtemps qu’un amoureux ne m’a plus admirée. Non, vraiment pas ? Non ? Ah non, vous tournez déjà votre objectif vers madame. Faut dire qu’elle est jeune et jolie, elle, avec ses yeux en amande et sa peau d’opaline.

Voilà, le car est parti dans des éclats de rire. Leurs échos me brisent un peu plus chaque jour. Vous n’imaginez pas la souffrance que j’endure, vous les gens du pont, si gais. Car je croupis, immobile, sur cette ile aux Cygnes – où plus un cygne ne nage.

Oh je suis lucide, je me doute que vous débarquez ici par hasard, sans grand enthousiasme, ou parce que le guide vous conduit sur ce pont de Grenelle. Mère Notre-Dame et Dame Tour-Eiffel me font de l’ombre. Alors oubliée, je reste là, ma torche n’éclaire plus le monde et ma tablette est déconnectée du réel.

You-ouh gamin, oui toi petit, tu m’envoies tes moufles ? Regarde, ma main droite se raidit de tenir la torche à bout de bras. Mes lèvres de bronze ont bleui. Et j’ai si froid, ma robe traîne dans l’eau. La Seine continue de monter. La crue du siècle ? Je finirai peut-être noyée. Qu’importe. Qui me pleurera ?

Ça gaze, la jeunesse ? Un peu d’histoire, vous savez qui était mon père. Non ? Vous me faites marcher, c’est pas possible, mais vous devriez le savoir, à votre âge. Réfléchissez… Auguste, Auguste Bart… Bartholdi, Auguste Bartholdi, cela ne vous dit rien ? D’accord il est mort depuis longtemps, cher papa, mais enfin, tout de même. Je suis déçue, triste et déçue. Où va donc le monde...

Et ma sœur, ma grande sœur, à l’entrée du port de New York. Ah oui, elle, elle vous parle. Hey ! Attendez ! Ne partez pas déjà ! Vous la connaissez ma sœur ? Vous l’avez vue ? Elle va bien ? Je rêve de la rejoindre un matin, un grand matin ensoleillé. Vous lui donnerez mon bonjour, please, quand vous rentrerez en Amérique. OK ? Merci les jeunes. Goodbye and...

Le pont est désert à cette heure. Je n’ai plus de sommeil, plus de rêve.

Parfois je perds mon feu sacré, mon sens, mon symbole. Tellement bafouée par vous tous, reniée trop souvent, opprimée, torturée. Ou alors soudain follement aimée, juste après des crises ou des attentats. Allez va, lancez-moi une bombe, pour faire tout péter, pour en finir si, impuissante, je ne vous suis plus utile. Et pourtant…

Vous ne pouvez vivre sans moi, j’ai besoin de vous comme vous de moi. Mémoire de poisson rouge. Vous jouez à la perfection l'amnésie, mais je ne suis pas dupe, on ne me la fait pas, à moi. Je suis vieille, rouillée, mais pas sénile.

Les souvenirs vous reviendront tôt ou tard, tels les boomerangs des aborigènes, même si encore aujourd’hui j’ai ressenti cette impression tenace de ne pas être au bon endroit, au bon moment. La preuve, Guillaume Apollinaire a préféré le pont Mirabeau au pont de Grenelle. Pourquoi m’avoir clouée-là, loin des yeux ? Au lieu d’avoir un piédestal de choix dans ce monde que je ne comprends plus.

Un économiste, errant par ici, parlait tout seul hier, à haute voix, adossé au garde-corps. Il prononçait des mots anglais inconnus comme NUDGE. Cinq lettres émaillant son soliloque. Et soudain en moi rejaillit l’énergie originelle. Par son fameux « coup de coude » – pichenette sur une bille –, il m’avait redonné le goût de vivre, de me battre. Que batte mon cœur !

Vous ! Vous les gens d’en-haut, hommes et femmes du 21e siècle, fiers et fous sur ce pont, cessez de jeter des mégots et des papiers gras sur ma couronne fendue. Penchez-vous, n’ayez pas peur pour une fois, assumez, indignez-vous, et penchez-vous sur mon visage fané et mes yeux vert de gris.

Mes yeux pleurent, sous les fientes des pigeons et les coulures de Coca-Cola séchées. Mes yeux saignent, sous le vomi des noctambules imbibés. Voyez, manants, des gouttes de sang perlent au cou de votre reine déchue.

(Un homme d’âge mûr stoppe au milieu du pont, se penche et s’assoit, les jambes dans le vide. Un 1er pas vers la statue qui le salue, par habitude.)

Bonjour toi, poète de novembre avec ton petit cahier. Tu… tu me réponds ? Tu me vois alors ? Et tu m’entends aussi, tu es sûr ? Alors écoute mon histoire, je t’en supplie, et écris mon nom :

LIBERTE !

PRIX

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Morganne L · il y a
vraiment bien, mes votes et je me suis permise de m'abonnée.
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Zouzou · il y a
La Liberté qui nous parle ! bravo , mes voix
en lice poésie, Au bon ressort si vous aimez ...

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JARON · il y a
Bonjour Corinne un beau texte bien construit et une écriture fluide pour un bel hommage, la liberté personnifiée, c'est beau. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour venir me voir en Transylvanie et faire l fête au château de Bran, vous y serez bien reçue. En attendant, belle journée à vous.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Line Chatau · il y a
Un bel hommage à la Liberté, c'est très beau! Toutes mes voix +*****
Si le coeur vous en dit, iriez-vous lire mon texte, l'Orchidée rouge? D'avance, Merci!

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Champolion · il y a
Le procédé consistant à faire parler comme un humain un objet,une plante,un animal est difficile à manier.
Vous l'avez fait avec brio et jusqu'à la fin ,on entend battre ce pauvre coeur dans le bronze
Mes compliments et mes voix
Champolion

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Christian Pluche · il y a
Une personnification réussie, bravo !
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Chantal Cadoret · il y a
Merci d’avoir enfin donné la parole à cette grande dame verte. Mes voix!
Je vous invite sur ma page!

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Chantal Noel · il y a
Jolie évocation de ce symbole. Et vive la Liberté !
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Niagara · il y a
C'est magnifique ♥️
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Atoutva · il y a
Bravo pour la personnification !
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