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Nous n'irons plus au bois

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— L'avantage, avec eux, c'est qu'on est jamais déçu, me souffle-t-elle.
Celle qui repose ce soir à mes côtés est lasse. L'album de photos cornées tient lieu de livre de chevet. Des sourires et des câlins s'échappent d'entre les pages scotchées ou rafistolées.
— Tu parles des enfants ?
Légère, discrète, telle plume au vent échouée sur le moussu d'un sous-bois parmi les perles de rosée, mon épousée murmure.
— Oui, quoi d'autre, à ton avis ?
Flapie, elle s’éteint peu à peu emportant comme seul bagage, le souvenir de notre histoire.

Au tout début, elle fut mon contraire, mon opposée, ma rivale, mon entité à combattre. J'attendais de trouver une princesse en frou-frou, j'ai débusqué une bergère broute-minous. Elle se présenta comme étant tout ce que je détestais, tout ce que je ne voulais pas rencontrer, connaître, fréquenter. Jusqu'au jour où, un incident nous assemble, nous rassemble, un petit rien du tout qui fit d'elle et moi un ensemble peu commun. En son fourreau de velours, elle a remué de nombreuses sept fois mon épée avant de nous prononcer autour d'une alliance.

Nous les attendions. Ils arrivèrent l'un après l'autre, nos trois enfants liés à la providence. Trois êtres désirés, trois minuscules enragés capables de se métamorphoser en monstres géants, croqueurs de vie, dézingueurs de routine, débusqueurs de lumière.
Leur emprise sur notre vie de couple façonna de monumentaux paysages sans cesse renouvelés, bousculés au quotidien. Ils restent nos meilleures créations.

Comme s'ils ne suffisaient pas à combler notre soif de partage, nous en accueillîmes un autre, déjà ado, puis un plus grand, adulte handicapé, un troisième pyromane, quelques Italiens, Espagnols, Allemands, Américains, multi-percés de la peau en instance de divorce d'avec leur dose destructrice. Des stagiaires, filles au pair et autres animatrices nous secondèrent sur la ferme déjà pleine de plusieurs centaines d'animaux. Tous ces jeunes étrangers vinrent, franchirent la porte, s'installèrent, passèrent leur chemin, disparurent et revinrent plus tard, ou pas.

— À quoi tu penses ? soupirais-je.
Elle pleure. Entre deux sanglots, elle glisse les mêmes mots.
— C'est trop tôt !
— Oui, je sais. Mais dis-moi à quoi tu pensais à l'instant.
— Aux enfants.
— À tous ?
— Oui.

Car il y eut les enfants des écoles. Ils débarquaient par centaines, chaque jour du printemps jusqu'à l'été pendant vingt années sur la ferme devenue pédagogique. Ils ressemblaient à des ribambelles de moineaux, étourneaux, passereaux et autres volatiles prêts à s'échapper du carcan citadin. Nous les attendions de pied ferme. Animés du désir ardent de transmettre nos connaissances, nous élaborions des parcours dans les bois, des labyrinthes entre les rangs de maïs, tous plus originaux les uns que les autres. Nous leur apprenions à se faufiler entre les buissons, s'arrêter dans le jardin pour y goûter les fruits, reconnaître les légumineuses, les fleurs, cœur de marie ou autre désespoir du peintre.
— Difficile de vous suivre, nous lançaient-ils au saut du tracteur.
— Hâtez-vous, on ne vous attend pas ! répondions-nous en chœur.
La vie était un terrain d'aventure, un jeu permanent. Ils devenaient pionniers, nous conduisions leur locomotive.

Sans oublier les enfants des autres. Les week-end et durant toutes les vacances scolaires, nous transformions la demeure en gîte d'enfants. Notre maison, grande, grouillait de ces vies de passage, réconfortait les blessés, rassurait les perdus, abritait les égarés petits ou grands. Issus des quartiers de banlieues riches ou malfamées, de l'Angola ou de pays en guerre, de familles aisées ou déchirées, nous brassions leurs différences et les réunissions durant une semaine de vie commune, à découvrir les étoiles, à humer la nature, la goûter, l'écouter, la sentir et parfois même à chasser le dahu.
— Tu crois qu'on va y arriver ? me demandait-elle souvent.
— T'inquiète, le plus gros est accompli. Il ne reste à présent qu'à ramasser les bienfaits.

Nos quatre bras ne suffisaient plus à les contenir, les protéger. Nous ne nous attendions pas à connaître autant de plaisir et de joie mélangés aux colères et autres énervements sans doute légitimes.

La sainte fatigue associée à sa grand-mère lassitude gagnèrent quelques luttes contre notre besoin d'encore, notre envie de devoir faire mieux, plus longtemps.

Inutile. Trop tard.

Le temps rempli son ouvrage, son insidieuse méthode de sape comme un outrage à l'équilibre des corps usés.

Les années nous tombèrent sur le dos comme cognée sur bûche sèche.
— Tu crois qu'on y est arrivé ?
— Oui, tu vois, tout s'est bien passé.

À présent, l'avenir se décompte en minutes. Dans moins d'une seconde, elle s'éteindra en son lit étroit.
Le crabe est là.
C'est lui qui la boursoufle ainsi.

Elle a refusé l'hospitalisation. C'est bien. C'est mieux. Je reste là. Lorsque je change sa couche, elle se sent bien.
— Merci, je suis benaise.

Je sais que sans elle, je vais avoir trop froid. Je la rejoins de ce pas.

L'un contre l'autre, nous finirons à deux dans notre toute petite boîte accompagnés de ces centaines d'enfants photographiés à nos côtés, saisons après saisons, le corps et l'esprit enfin au repos. L'épitaphe que j'ai déjà gravée risque de déplaire.
Tant pis.


On vous attend.

PRIX

Image de Été 2018
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Christine Borie · il y a
Mais que c'est beau!
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Jennyfer Miara · il y a
Le "crabe" (malin le coup du signe astrologique, il souligne le tabou autour de cette maladie destructrice, je trouve) fait des ravages et vous en soulignez la tristesse avec émotion et justesse.
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil :-)

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Lili Caudéran · il y a
Quelle découverte ! Quel coup de poing aussi...
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Alain Chenoz · il y a
Un texte très émouvant, dénué de pathos, ce qui nous touche d'autant plus, la mort comme fin réussie d'une vie accomplie.
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James Wouaal · il y a
Ah mais que c'est beau. Quel plaisir d'être passé par ici.
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Diamantina Richard · il y a
Quel joli texte sur la vie, l'amour des enfants, la maladie, la mort. Une très belle lecture, bravo et merci
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Bertrand Môgendre · il y a
D'entendre le sourire d'une lectrice, ou d'un lecteur est source de plaisir.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Beaucoup d'humanité. Des larmes ce qu'il faut. Joliment écrit.
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Bertrand Môgendre · il y a
Des larmes de joie Alphonse Dumoulin c'est le plus important. Merci pour le compliment.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Je vous l'accorde bien volontiers. Mais sans celles de la tristesse, douces amères, elles n'auraient pas le même goût. Demandez à "La montagne et le petit garçon" (hors concours, écrit par plaisir).
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Bertrand Môgendre · il y a
Merci Alphonse Dumoulin de m'avoir invité, en toute humilité, dans ce village avec ce petit garçon. L'aventure est agréable à lire, car je l'imagine, teintée de vécu. Félicitations pour cela.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Je manque d'imagination et me rabats en effet le plus souvent sur mon vécu (souvenirs de voyages, chroniques dieulefitoises, ...) pour écrire.
Parfois, je parviens même à transformer une anecdote très banale en un récit qui la transcende, au moins à mes propres oreilles.
Miracle, il arrive même qu'il touche le lecteur pour des raisons que j'ignore et qui lui appartiennent. Plaisir d'écrire et partage.

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Reunan · il y a
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Bertrand Môgendre · il y a
Merci pour ton appui Reunan.
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Didier Lemoine · il y a
Texte émouvant et rude. Mes voix.
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Bertrand Môgendre · il y a
Très juste Didier Lemoine, un peu de rudesse dans ce monde d'émotions intenses, c'est pas triste non plus. Merci pour tes voix.
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Flore · il y a
Ce TTC touchant à l'enfance ne peut que m'émouvoir. Bravo pour ce texte plein d'émotion .
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Bertrand Môgendre · il y a
C'est vrai que c'est un domaine de prédilection pour lequel j'ai dédié ma vie. Merci pour les encouragements. Flore
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