Nous

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Limites sans cesse repoussées Plaisir infini Écriture Pierre Bottero  [+]

Au tout début il y avait moi.
Petite, seule, abandonnée. J'avançais à tâtons et avec angoisse dans les couloirs de la vie.
Puis un jour, il y a eu toi.
Et très rapidement, il y a eu nous.
Nous, c'était un peu comme une bouffée d'air pur dans un monde pollué. Nous c'était un peu le sourire d'un enfant. Nous c'était un peu ce soleil qui réchauffe les cœurs en hiver. Nous c'était un peu un amour grandissant, flamboyant, extraordinaire. Nous c'était un peu l'amour cliché de ces films à la con, tu vois. Nous, c'était tout cela. Et tellement plus. Nous c'était aussi cette petite flamme dans le regard. Ce rire omniprésent. Et cette envie de vivre chaque jour dans tes bras. C'était tout cela, nous.

Grâce à toi, j'ai vécu, en prenant de l'assurance. Si je tombais, tu me relevais. Mon angoisse s'était dissipée, plus rien ne comptait à part ton parfum qui me guidait. Et puis un jour sur ma route, que dis-je, sur notre route, quelqu'un t'attendait. Patiemment, comme s'il savait que tu ne pouvais pas lui échapper. Un sourire froid collé sur son visage, il t'attendait. Et quand on est arrivé à sa hauteur, on a continué à avancer. La vie, c'est long comme une route, et puis on ne voulait pas s'arrêter. On voulait continuer à avancer. Main dans la main pour toujours. Et si nous étions le couple cliché par excellence, après tout on s'en fichait. On était heureux, alors que demander de plus ? Bref je m'égare. On l'a donc croisé. Et insouciants, on l'a salué, et on a continué à marcher. Toujours plus loin. Sauf que lui, il ne l'entendait pas de cette oreille. Alors, il nous a suivis. Au début on l'a ignoré. Après tout, il se faisait discret, c'était presque comme si nous étions encore rien que tous les deux. Presque.
Et puis de jour en jour, il a pris de l'importance. Il te harcelait, ne te lâchait plus...

Et un jour tu es tombé. Il t'a fait tomber. Et on l'a enfin vraiment remarqué. Il nous a alors offert son identité. Lui, il s'appelait Leucémie. C'est un vilain nom. On l'a tout de suite détesté. Alors on a essayé de lui dire de partir. Mais il ne voulait plus. On a rencontré des tas de nouvelles personnes. Il y eu Moelle Osseuse, Globule Blanc, Chimio aussi. Avec ce dernier, il s'est beaucoup battu. Mais il n'a pas perdu.

Je disais donc qu'il ne voulait plus partir. Et pourtant, malgré toutes ses tentatives pour nous séparer, on est resté deux, unis. Mais il prenait de plus en plus de place.
On a continué notre route. Et puis un jour, on est arrivé sur un lac glacé. Une vraie patinoire. C'est beau le chemin de la vie quand même. Ça faisait plusieurs jours que l'on n'avait pas entendu Leucémie. On était bien. Et puis soudain, sans prévenir, la glace sous toi a cédé. Tu n'étais pourtant pas bien gros, Leucémie t'avait volé de nombreux kilos. Mais elle a cédé. Tu as coulé comme une pierre. Et d'un coup Leucémie était à mes côtés, te remplaçant. Il a murmuré : « Une rechute... C'est bientôt la fin. » Je n'ai pas compris. Je l'ai poussé de toutes mes forces et je me suis accroupie, en sondant l'eau qui sortait du trou qui t'avait aspiré. Tu étais invisible. Je me suis mise à pleurer, à crier : « Où es-tu ? ». Je collais mon nez à la surface glacée. Et soudain je te vis. A travers la glace, je te voyais, toi et ton petit manteau rouge. Je tapais sur la glace, il fallait qu'elle casse, il le fallait ! Sinon... Les larmes ruisselaient sur mes poings qui cognaient de toutes leurs forces. Mais la glace ne bronchait pas. Tandis que toi, tout doucement, tu sombrais, tu coulais, tu te noyais. Tu étais parti.
Mais tu m'avais oublié. J'étais là. Sans toi. Leucémie arriva, un sourire victorieux sur les lèvres. « J'ai gagné, me murmura-t-il. Je gagne toujours. ». Je m'écroulai. Où étais-tu ? Et comment allais-je maintenant faire pour continuer ma route ? Pour me relever quand je tomberai ? Je me sentais si impuissante face à cette eau glacée qui t'avait emportée, qui avait brisé ce « nous » dont nous étions les fiers représentants.

Et pourtant j'ai continué ma route. J'ai croisé rapidement un nouvel ami. Alcool, qu'il s'appelait. Un brave type qui m'a aidé à oublier pendant quelque temps. Mais très vite après l'avoir quitté, j'ai connu Dépression. Moins chouette. Plus triste. Pourtant on est resté longtemps ensemble.
Je me sentais tellement seule. J'avais tellement peur. Et je pleurais, tellement souvent. Et chaque jour, je détestais un peu plus Leucémie. Je n'avançais plus sur ma route désormais. Soit je reculais, soit je prenais de mauvaises décisions, comme par exemple, emprunter ces ruelles sombres où j'avais croisé Alcool et Dépression.

J'étais redevenue moi, petite, seule et abandonnée.
Tu te souviens quand il y avait toi et moi ? Dis, où que tu sois, tu te souviens de ce que l'on était ? Toi et moi contre la terre entière.

Une journée, j'étais restée collée à Dépression. Je lui parlais de toi, tu me manquais et je n'arrivais plus à avancer sur mon chemin. Alors il m'a présenté quelqu'un. Il m'a dit : « Tu n'es pas obligée de le suivre, mais réfléchis bien. Après tu ne pourras plus faire marche arrière. ».
J'ai donc rencontré Suicide. Il m'a proposé de l'accompagner. Sa route était belle, très tentante. J'avais même une chance de te retrouver ! Mais pardonne-moi, je ne l'ai pas suivi. Il me faisait un peu trop peur.
Alors j'ai dit au revoir à Dépression et je me suis remis en route sur mon chemin. Je n'ai plus la force de dire « notre ». Et j'ai décidé d'aller jusqu'au bout. Parce que je suis sûre qu'au bout de cette route, tu m'attends. Alors ne t'inquiète pas mon amour, j'arrive. En marchant, courant, volant même ! J'arrive. Pour qu'on puisse enfin arrêter de marcher. Pour qu'on puisse s'asseoir et se donner la main. Et collée contre toi, respirant ton parfum si particulier, tu me diras :
« Toi et moi contre la Terre entière. Tu vois, on aura quand même réussi à se retrouver. Après tout, ça ne nous aura pris qu'une vie. On a maintenant l'éternité pour redevenir nous.
Toi et moi. Nous. Tu vois, je me souviens. Je dirais même que je n'ai rien oublié. »

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