1
min

NostRanoudamus

60 lectures

4

« -Donne-lui donc la clé de la chambre 9, Monsieur est un habitué », me précise solennellement en hollandais Jos le manager de l’hôtel une étoile. Pas le Chelsea à New-York, hanté par Sid et Nancy, chanté par Leonard Cohen, mais presque... Entre disputes bruyantes de couples ivres morts et amoureux, voyageurs solitaires, sortes de clochards célestes à la Kerouac, des hommes louches en costume. Les clients affichent alternativement coquards, regard intoxiqué, ou au meilleur des cas dégoûté par le prix audacieux de la chambre double ; ou serait-ce donc la durable odeur des murs moisis... ?
Les archives de la réception en disent bien peu à propos de Monsieur Ranou, Maurice de son prénom. Il est auvergnat, né en 1951, revenu plusieurs fois à l’hôtel.
Maurice Ranou est très maigre, a un visage jauni, porte un complet denim râpé. Il semble ne jamais vieillir mais tout à la fois paraît avoir vécu cent ans stoïque et noble comme un Sioux. Son aura calme dégage respect et bienveillance. Je m’étonne d’autant plus de l’accueil agréable qui lui est réservé que Jos est un misanthrope pingre, désobligeant et grossier.
Après avoir déposé son unique sac de voyage, Maurice Ranou me tend une enveloppe usée de l’Assurance maladie française, adressée à « Sir Alfa Hotel » avant de disparaître. Croyant découvrir de l’argent liquide pour le paiement, il s’agit à ma surprise de plusieurs feuillets quadrillés arrachés à un carnet, couverts d’une écriture ronde et appliquée. Au stylo bille bleu, rouge et noir sont mis en avant plusieurs thèmes, soulignés par des vaguelettes, comme sur un cahier d’enfant : amour, famille, santé, argent, travail. L’auvergnat en a précisé le contenu astrologique, donnant des avertissements et conseils plus ou moins concrets. Perte d’argent, mauvais conseils, désir de s’entourer d’autre personnel, surmenage et stress inutile, tout y est décortiqué en détail (où, quand, comment) ! Voire plus : intimé avec une assurance troublante, comme les paroles d’un Nostradamus, un voyant déguisé en mendiant !
Préoccupée par la mystique missive toute la soirée, je la tends sans un mot à Jos qui me glisse discrètement :
« - Á chaque séjour il me donne ces lettres, depuis vingt ans déjà... C’est incroyable non ? Cet homme est un vrai savant... Ou un fou... Je n’ai toujours pas pu décider ».

PRIX

Image de 2014

Thèmes

Image de Les savants fous
4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,