Nos minuscules amis

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En compétition
Image de Hiver 2021
C’était apparu en gros titre un matin dans la presse : « La découverte du siècle et probablement du millénaire ». Voilà comment ils avaient qualifié le procédé. Ils l’attribuaient à deux scientifiques en blouses blanches et lunettes carrées dont les noms m’échappent. Leur invention, un moyen de doter les fourmis d’un quotient intellectuel supérieur à la moyenne, avait fait grand bruit. Les médias ne tarissaient pas d’éloges au sujet des deux chercheurs issus de parcours hors normes et bardés de diplômes délivrés par des écoles prestigieuses. Selon eux, les applications à la vie quotidienne étaient multiples. On pourrait bientôt adopter une colonie pour nous aider dans des tâches quotidiennes comme apporter le journal ou cuisiner.

Au travail, les collègues étaient emballés par l’idée : « T’imagines, il parait qu’elles peuvent t’aider à ouvrir la serrure de ton appartement si tu perds tes clés, comme ça t’est arrivé la dernière fois ! » C’est vrai que ça avait l’air intéressant. Et ça me ferait de la compagnie. J’avais fini par me laisser convaincre en rentrant chez moi. J’avais aperçu mon voisin sur le palier suivi d’une troupe de fourmis qui portaient ses courses. En me voyant perplexe il m’avait lancé hilare : « Ce n’est pas commun, mais on s’habitue. En tout cas, avec mon arthrose, c’est la solution idéale. Quand est-ce que vous vous y mettez ? »

Au supermarché, j’avais trouvé un bocal de fourmis savantes. Ce n’était pas donné. Mais il y avait une promotion découverte avec, en prime, un sifflet pour les dresser. La colonie de mille fourmis à prix sacrifié. Pourquoi ne pas essayer après tout ? C’était sans doute l’avenir alors autant rester à la page. La vendeuse m’avait conforté dans mon achat. Elle m’avait confié qu’elle possédait des fourmis qui l’aidaient à trouver la tenue parfaite pour sortir. Il fallait juste veiller à les remettre dans leur bocal et bien refermer le couvercle après utilisation.

Je devais reconnaître qu’elles étaient pratiques. Elles faisaient le ménage, rangeaient mes chaussures, m’apportaient même la télécommande. Elles ne rechignaient jamais à la tâche, j’étais séduit. Un jour cependant, je me suis rendu compte que le bocal était mal fermé. Heureusement, aucune fourmi n’était sortie. Je l’avais échappé belle. Elles m’avaient coûté cher et je ne parvenais plus à m’en passer. Une autre fois, j’avais dû oublier de les remettre dans leur bocal, je les ai surprises en pleine agitation devant la télé, les antennes frétillantes. Quand elles m’ont vu, elles se sont mises en rang et sont rentrées sagement dans le récipient. C’était un tour que je leur avais appris.

J’avais croisé mon voisin quelques semaines plus tard, à la peine avec un sac de course plein à craquer sous chaque bras : « Je m’en suis débarrassé, j’en ai trouvé une dans mon frigo hier, quelques heures après, il avait cessé de fonctionner. Ça m’a coûté cher ces idioties, alors je ne prends pas de risque ».

Puis, une autre nouvelle est tombée. Des actes de rébellion de la part des petits insectes avaient été recensés un peu partout par des habitants apeurés. Pour l’État, il fallait se débarrasser des fourmis sur le champ. Nous étions officiellement entrés en guerre contre elles. Moi, je n’avais pas eu besoin de le faire. Un matin, je me suis réveillé et il n’y avait plus aucune trace d’elles dans le bocal. Le couvercle avait été rongé. J’avais essayé de les appeler à l’aide de mon sifflet, mais impossible de remettre la main dessus.

Après ça, on avait régulièrement le droit à des brèves sur l’avancement de la guerre contre nos minuscules ennemies. Chaque fois qu’on voyait le représentant du gouvernement à la télé, il avait l’air un peu plus fatigué. Pourtant, au début, il était plutôt rassurant : « Nous sommes l’espèce la plus intelligente qui existe et nous allons en venir à bout », avait-il déclaré. Il y avait certes eu de belles victoires. Comme la destruction de ce qu’ils ont nommé « la Colonie Source » quelque part dans la forêt amazonienne. C’était la base stratégique des fourmis et il ne faisait aucun doute que leur cheffe suprême avait été éliminée. Mais à mesure que les semaines passaient, les nouvelles terrifiantes s’accumulaient. On entendait régulièrement des histoires de crash d’avions ou de sous-marins disparus. On soupçonnait des fourmis kamikazes d’avoir endommagé les systèmes électroniques. Tout ça, c’étaient surtout des suppositions parce qu’aucun ingénieur n’en avait vraiment eu la preuve. À partir de cet instant, le ton avait changé : « Malgré nos revers, il faut garder espoir », entendait-on à la radio. Je me demandais si ça avait un sens de combattre des insectes à peine visibles. On ignorait même combien elles étaient.

Les activités en plein air se faisaient rares. Il était plus prudent de cuisiner notre propre nourriture pour s’assurer de ne pas retrouver de fourmis cachées dans nos sandwichs. Alors, on avait arrêté de trainer dans les bars après le boulot avec les collègues. Lorsque des métros ont commencé à dérailler sans raison, on nous a recommandé de ne plus sortir de chez nous. D’ailleurs, il est vite devenu impossible d’utiliser nos téléphones ou de regarder la télé. Les fourmis pouvaient détecter les ondes à l’aide de leurs antennes. Le mieux était de rester à la maison et de boucher toutes les ouvertures par lesquelles les bestioles pouvaient s’introduire. J’avais respecté à la lettre chaque consigne et avait même décidé d’éteindre la lumière. On n’est jamais trop prudent face à des êtres aussi intelligents.

En pleine nuit, j’entends un bruit de frottement venant du salon. Cette fois, je n’arrive pas à identifier l’origine de la nuisance. Alors, contrairement à mes habitudes, j’allume la lumière. Je sursaute soudain. Face à moi des milliers de fourmis que je reconnais. Elles portent sur leur dos le bocal et le sifflet que j’avais acheté. Leurs antennes dressées sur leurs têtes pointent toutes dans une seule direction. La mienne.
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Pop lulu · il y a
Super idée!! J'adore !!!
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CAROLINE P · il y a
Ca fait froid dans le dos.... !! J'adore!
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Keith Simmonds · il y a
Une imagination foisonnante pour cette terrible histoire allégorique !
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Nicolas Auvergnat · il y a
Version parano du confinement, de petits enemis créés par l'homme... humm, une théorie du complot qui tient la route, et surtout, l'invasion par des INTRAterrestres ! J'ai aimé.
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B Marcheur · il y a
Même les cigales donneraient raison à ces fourmis justicières, non?
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Arthur Rogala · il y a
J'aime beaucoup l'idée de ce texte, une lecture très agréable ! :)
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Quand ça "fourmille" beaucoup trop!
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Pierrick Blin · il y a
Bien foutu
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Philippe Clavel · il y a
un bon texte fantastique , plutôt bien mené, bâti sur une idée originale avec en arrière plan une critique de la société scientiste dans laquelle certains ont peur de s'aventurer et la traduction de la méfiance qui s'est installée vis à vis de la science et des élites.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai pris beaucoup de plaisir à lire votre histoire !

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