Nord. Est. Sud. Ouest.

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Finaliste
Jury

La nuit, j'écris des histoires. La nuit, j'allume mon ordinateur et l'imagination m'emporte. La nuit, je plonge dans un autre monde et au matin, je rapporte des contes de mon exploration. La nuit  [+]

Image de Été 2021
Le jour venait de se lever.

Des bêtes avaient été retrouvées mortes. Les propriétaires du bétail avaient demandé que justice soit faite. Ils avaient désigné leur coupable dans la minute. Ils n'avaient pas de preuves, ce n'était que cette vieille rancœur de voisinage et pourtant, ils étaient entrés chez elle. Ils l'avaient traînée au tribunal. Ils l'avaient jetée aux mains de la foule.

Nous étions en l'an 1648 sur le nouveau continent.

Les colons européens avaient envahi l'Amérique un peu plus d'un siècle auparavant, exterminant les indigènes à coup d'armes blanches et de maladies mortelles. Les agneaux leur avaient tendu les bras et les loups les avaient décimés. Puis ils les avaient réduits à l'état d'esclaves et ils s'étaient approprié leurs terres. Depuis, ils ne cessaient de reproduire les mêmes bêtises que celles déjà commises par leurs ancêtres de l'Ancien Monde. Ils reprenaient les armes et provoquaient, effrayaient, blessaient, torturaient, tuaient, achevaient sans jamais songer au dialogue. Après tout, que valait la diplomatie quand on pouvait exterminer tout un peuple ?

L'homme avait toujours baigné dans le sang et la fondation d'une seconde société sur un nouveau continent n'était pas une raison pour abandonner les bonnes vieilles traditions.

L'Homme avait toujours eu le goût le sang, et la foule de la baie du Massachusetts en était particulièrement friande. Elle avait soif. Soif d'hémoglobine. Soif de violence. Alors lorsqu'on leur amena leur nouvelle victime, elle n'eut même pas le temps de poser un pied dans le tribunal qu'ils l'avaient déjà jugée coupable. La foule se léchait les babines, les crocs prêts à la réduire en pièces, de la bave coulant de leur gueule et la faim se faisant de plus en plus grande.

L'innocente s'était vêtue d'une longue robe mauve, avait noué un foulard turquoise dans ses boucles ébène et avait enfilé ses souliers rouges, ses préférés. Cependant ces chaussures n'avaient pas la couleur de son funeste destin, ils n'étaient pas trempés de sang. C'était tout le contraire d'ailleurs. Ils étaient rouges, mais du plus doux et du plus chaleureux qu'il soit. Ils étaient rouges comme les fleurs des champs, rouges comme les coquelicots, rouges comme les feuilles des arbres à l'automne, rouges comme les plus époustouflants des levers de soleil. Oui, décidément, ces souliers n'étaient pas de sang, mais de la plus belle des teintes, tout comme l'étaient la robe et le foulard de celle qu'on traînait au sol, tout comme elle l'était elle-même. L'accusée était un véritable rayon de soleil.

Ceci contrastait étrangement avec le reste du monde. Elle était la seule source de lumière et tout ce qui l'entourait n'était qu'obscurité. Les femmes, les hommes, les adolescents, tous ceux qui étaient venus assister au grand spectacle étaient sombres. Les bancs, les tables, les tenues, tout ce qui constituait cette pièce était sombre.

L'ange venait d'entrer dans le royaume des ténèbres.

On referma la lourde porte en chêne et un grand bruit résonna. Mais cela ne perturba pas ses bourreaux qui continuèrent à la traîner entre les bancs du tribunal. Une fois arrivés devant les juges, ils la jetèrent à leurs pieds. Le procès pouvait enfin débuter. Car bien heureusement, elle avait eu droit à un procès. Plutôt un simulacre... mais c'était ainsi que la justice était faite. C'était ainsi qu'eut lieu la mascarade. Pourquoi s'obstinaient-ils à jouer la pièce dont la foule avait déjà découvert le dénouement ? Pourquoi s'efforçaient-ils d'écrire l'histoire alors qu'elle en connaissait déjà la fin ? Tout le monde savait que cette justice était fausse, et pourtant, les juges maintenaient l'illusion. Leur faim vorace était-elle mieux assouvie lorsqu'on accordait au condamné une lueur d'espoir ?

Ce jour même, le 15 juin 1648, Margaret Jones fut reconnue coupable de l'acte de sorcellerie.

Alors que la nuit commençait tout doucement à tomber, le monstre fut traîné à l'entrée du village. Les villageois s'étaient saisis de leurs fourches. Les juges étaient satisfaits. La créature eut du mal à monter les marches, chutant à plusieurs reprises, mais les justiciers la relevaient toujours. La foule hurlait, l'insultait lui criait d'aller au diable. Les juges souriaient. Puis, leur soif de sang fut enfin assouvie.

La pièce trouva sa finalité et les spectateurs s'en abreuvèrent. La nuit fit tomber le rideau et peu à peu, la foule quitta la salle jusqu'à ce qu'il ne reste plus personne, mis à part l'actrice principale qui n'avait toujours pas quitté les planches.

Alors que les spectateurs s'endormaient, un léger sourire sur les lèvres pour certains et la promesse d'une nuit emplie de cauchemars pour d'autres, leur appétit vorace était enfin calmé. Enfin, pour un temps. Parce qu'ils allaient recommencer. Ils n'avaient peut-être plus faim, mais certains étaient devenus accros au goût du sang et ils allaient en vouloir plus. Toujours plus. Ils ne le savaient pas encore, mais ce procès de sorcier sur le nouveau continent n'était que le premier d'une grande lignée. Il n'y aurait pas seulement Margaret Jones, mais bien d'autres encore, comme Rebecca Nurse, Martha Corey, Mary Parket, ainsi que toutes les sorcières et tous les sorciers de Salem.

Mais pour le moment, le village ne songeait pas à cela. Il se contentait de sombrer dans le sommeil, le loup ayant enfin dévoré la brebis.

Quelques infimes heures plus tard, doucement, tout doucement, le soleil se leva, répandant son rouge sur le hameau. Le rouge des fleurs des champs, des coquelicots, des feuilles d'automne et des doux matins.

Nord. Est. Sud. Ouest.

Dans la douce lueur du matin, ils faisaient : Nord. Est. Sud. Ouest. Ils étaient bercés, sans un bruit : Nord. Est. Sud. Ouest. Puis ils recommençaient : Nord. Est. Sud. Ouest. Encore et encore, tout doucement, les petits souliers rouges se balançaient dans la brise matinale.

Le jour venait de se lever.

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Pénélope · il y a
Beau récit sur cette époque trouble où le fanatisme et l'intolérance donnaient libre cours à l'injustice et la cruauté. Pas si loin de nous hélas dans certaines régions du monde.
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Orane CP · il y a
puissance du texte, bravo
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Virgo34 · il y a
Beaucoup d'émotion dans ce récit historique. Bonne finale !
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CATHERINE NUGNES · il y a
La chasse aux sorcières, mais c'est toujours d'actualité. De nos jours c'est la chasse à qui ne rentre pas dans le moule de la conformité, être différent . Vous avez mes voix, j'aime beaucoup votre récit .
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Michel Dréan · il y a
Puissante dénonciation de ces procès. Une autre époque ? Pas si sûr !
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Votre texte est saisissant et décrit bien la bêtise des foules, leur manque de discernement. Il y a la brebis, mais il y a aussi les moutons qui bêlent comme des loups. Bravo et excellente finale !
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François Paul · il y a
Bonjour, le début de cette histoire me semblait un peu politisée mais après les premières lignes, l'émotion est bien présente. Un texte bien actuel, la femme, de nos jours n'est-elle pas poursuivie et jugée par le simple désir de Possession de son corps par les hommes? ... Mince, je politise vraiment.... Lol.
Très bonne finale à vous.

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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec grand plaisir ce texte intense... bonne finale Violette !
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Choubi Doux · il y a
Très belle poésie pour enluminer cette funeste époque...qui n'en finit pas de perdurer.
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A. Sgann · il y a
Bonne finale pour texte poignant !

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