Noon

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Je vous invite à lire du très très court, et des nouvelles où la musique et le surnaturel font souvent leur apparition. Quelques poèmes, et un roman "Crossroads, dans l'ombre de Jimi Hendrix"  [+]

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« Cette année-là, il y eut un souffle d’énergie phénoménal. Je quittais l’Université pour m’installer près de la plage. Je dormais sur un toit. La nuit, la lune avait pour moi le visage d’une femme. J’avais rencontré l’esprit de la musique. » Jim Morrison


1965 - Venice Beach (Californie)

Comme chaque soir, après avoir zoné au cœur de la ville, Jim regagne la plage. Il aime voir la ligne d'horizon de l'océan monter progressivement dans le ciel tandis qu'il franchit les buttes surplombant la plage et que le soleil descend. Il aime sentir le bitume chaud et abrupt sous ses pieds nus, et cette sensation d’apaisement lorsqu'il pénètre sur le sable. Les cheveux au vent, Jim contemple le tumulte de l'océan. Son corps svelte et son visage juvénile témoigne de ses vingt-deux ans, mais son regard est d'un autre âge. Il se sent bien. Il n'a qu'une seule crainte. Celle de ne pas la voir...

Jim se remémore leur première rencontre... Un soir, encore sous l'effet d'un acide, il s'était allongé sur le toit d'un entrepôt pour contempler les étoiles. Et alors que son esprit commençait à cheminer vers de lointaines contrées, il vit soudain la Lune changer de forme. Rodé aux paradis artificiels, Jim se laissa fasciner. Sous le charme de la sphère, il vit cette dernière se muer en un somptueux visage de femme. Son rayonnement blanchâtre avait pris une teinte crémeuse la rendant presque charnelle. C'est alors qu'il sentit un flot d'amour et d'énergie parcourir chacun de ses membres, pendant qu'une douce mélopée pénétrait son esprit. A plat ventre sur le toit, il passa le reste de la nuit au royaume de la poésie musicale, son esprit traversé d'images fulgurantes, et les mots ! Les mots semblaient surgir comme une évidence. Jim noircissait les pages de son cahier dans un état second, sa muse brûlait d'un feu ardent et insatiable.

Au départ il avait cru à un phénomène d'auto-suggestion conjugué à la Lune et aux effet du LSD. Il avait renouvelé en vain l’expérience sur le toit de l'entrepôt, recréant méticuleusement les conditions initiales, allant même jusqu'à attendre la nouvelle Lune, mais sans succès. C'est alors qu'un soir, Jim vint laisser choir ce corps épuisé par les nuits de veille, sur la plage de Venice Beach. Plongé dans un profond sommeil, il n'en émergea qu'aux premières lueurs de l'aube. Attiré par le scintillement des rayons solaires à la surface de l'eau, il décida de plonger au cœur de cette mer d'or qu'il savait éphémère. C'est là, au fond de l'océan, qu'il la vit à nouveau. Son visage, plus nacré, avait toujours cet éclat de beauté incomparable. Niché dans le sable, il adressa un nouveau message d'amour à l'esprit de Jim.
A son retour, il eut une nouvelle fulgurance. La musique se mit à irradier son corps comme un démon. Malgré un goût prononcé pour ce domaine, Jim se savait poète, pas musicien. Pourtant, c'était la deuxième fois qu'il était sujet à une transe-poétique-musicale. Pas un petit air, ou une simple mélodie. Jim avait déjà tout un concert dans sa tête. Une batterie jazzy, une guitare andalouse tressant des arabesques orientales, et un orgue blue-jazz omniprésent et ponctuant le flot de sonorités inquiétantes, genre fête foraine sous acide. Et lui, en poète prédicateur, dirigeant la cavalcade...

Chaque jour, animé par cette nouvelle énergie créatrice, Jim s'était rendu sur la plage aux premières lueurs de l'aube, dans l'espoir de communier avec celle qu'il nommait dorénavant « l'Esprit de la musique ».
Et chaque jour, dans l'Océan doré, la belle était venue, fidèle au rendez-vous. Excepté ces trois derniers jours...

2709 Javalone (Planète Noon)

Pendant ce temps, dans une galaxie lointaine, une princesse se meurt d'amour. Romira est privée de son jeu favori : l'Explorator. Grâce à lui, elle s'extirpe de son quotidien monotone en visitant des mondes inconnus. Tous regorgent de merveilles introuvables sur Noon, et Romira trouve leurs habitants si pittoresques. Depuis quelques temps, un Terrien occupe toutes ses pensées. Elle l'appelle son prince. Il pratique la poésie, un art banni sur Noon depuis plusieurs siècles, tout comme la musique. Mais cela ne fait qu'amplifier la fascination qu'il exerce sur elle. N'ayant jamais ressenti d'attirance particulière pour les Nooners, elle se désespère d'être tombée amoureuse d'un être aussi inaccessible. Son père, le Roi Jornasus, souhaite qu'elle mûrisse et délaisse ces distractions futiles pour s'impliquer un peu plus dans la vie du royaume. C'est pourquoi, il y a trois jours, l'Explorator lui a été confisqué...
Seulement ce soir, le Roi s'est absenté. Dès qu'il franchit la porte, Romira se rue dans son bureau. Plus que quelques minutes avant le lever du soleil sur Terre. Elle se hâte de démarrer l'Explorator. A peine l'écran s'est-il éclairé que Romira se met à scruter les fonds marins. Elle cherche désespérément une trace de son prince mais ne voit que des algues brunes et le bleu encore sombre de l'océan. Quand soudain, dans un rayon de lumière fendant les profondeurs, Jim apparaît enfin, la chevelure flottante et le sourire mutin. Romira sent son cœur enfler dans sa poitrine quand elle réalise que c'est sans doute la dernière fois qu'elle le voit. Distraite, elle n'entend pas son père faire irruption dans la pièce :
— Romira ! Je te l'avais pourtant interdit mais... Qu'est-ce que tu fais ?
Le visage baigné de larmes, elle vient de placer sa main sur l'écran.
— Je lui envoie une onde d'amour, Père.
— Quoi ? Mais c'est un Terrien ! Un primate ! C'est répugnant, arrêtes ça tout de suite !
— Père, je lui ai donné la Musique.
— Tu as fais quoi ?! Mais tu es folle !! Ça ne t'as pas suffit la dernière fois ?
— Nous n'en faisions plus usage. Lui aussi, c'est un grand artiste...

Tandis que les hurlements de Jornasus emplissent la pièce, Romira songe à ce jeune peintre à l'oreille coupée, à qui un jour, elle fit don de la peinture...
Elle regarde une dernière fois le visage de son prince, puis la mort dans l'âme, retire lentement sa main de l'écran.

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