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Noir

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Bloody Foxy

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Enfin la pénombre. Enfin la nuit. Nous étions en hiver à Cracovie, les journées étaient courtes et blêmes, mais je devais attendre la profondeur de la nuit, le ciel enfin enténébré comme les voiles d’une veuve, pour me libérer. Je remontais les escaliers, les cent douze marches de ma délivrance. J’ouvris les volets, respirais l’air froid aussi humide qu’un suaire. Je levais le visage vers le ciel, la lune pleine s’apercevait à peine derrière la masse des nuages sombres comme les cendres du Stromboli. Je devais me préparer. Soudain j’avais hâte. La nuit serait belle, de terreur et d’effroi comme ma faim. Mes compagnes s’agitaient, bruissement d’ailes, envolée d’éclairs de bakélite, sifflements aigus comme succession de coupures. J’ouvris en grand les portes-fenêtres pour qu’elles s’envolent. Leur course les ramènerait vers moi pour une caresse fugitive de la joue, des cheveux, de la gorge. Elles m’étaient un instant, une seconde, un bijou de peau.
J’enfilais ma plus belle robe, celle avec un col de dentelle qui montait jusqu’aux joues, dont les perles de jais accentuait la magnificence de la faille de soie noire. Je laçais mes bottines, emprisonnant mes cheveux dans un chignon sophistiqué. Puis posais sur mes épaules ma cape en velours aussi épaisse que la fourrure de milles loups, la capuche dissimulant presque entièrement mon visage. J’étais prête. La ville m’appartenait. La faim me tenaillait, aiguisait mes sens, me faisait légère pour courir les rues. J’évitais les avenues trop éclairées où se retrouvait la bonne société pour ripailler ou se divertir de quelque spectacle vulgaire. Des calèches passaient au trot, rideaux baissés, laissaient échapper un rire de gorge qui m’en disait plus que si j’avais vu la femme renversée sur les coussins. Je repoussais ma capuche, laissaient mes pupilles s’habituer à la nuit et chercher de mes yeux d’encre ses visiteurs égarés, les malheureux qui venaient sur mon terrain de jeu s’encanailler ou traverser ces heures funèbres par devoir ou démence.
J’humais la richesse des odeurs de l’obscurité installée, elle me disait l’opulence et la nourriture de qualité qui y frayait. Mon pas se fit délicat. Ma respiration un peu essoufflée. Mes sœurs devinrent invisibles. Il s’avançait à grands pas. Un homme avec une mission en cette nuit d’hiver. Je pris appui de ma main dégantée et très blanche sur un lampadaire dont la lumière vacillait. Je le vis ralentir et venir très vite vers cette jeune femme si pâle, à la mise si élégante qui semblait se trouver mal.
- Qu’avez-vous mon enfant ?
Je levais les yeux vers son visage. J’entendis le rire imperceptible de mes compagnes très haut sous les faîtages. Un prêtre, ma préférence. En habit de surcroît. Chaussures épaisses à clous et cette robe noire ajustée de coton épais, dont les plis au tombé parfait sont humblement repassés par une servante dévouée, avec un col romain qui dépasse à peine d’un demi centimètre d’une blancheur immaculée et souligne d’un trait comme un calice le cou charnu de l’homme en pleine force de l’âge.
- Un malaise. Ce n’est rien, mon père
Pourtant, je semble presque évanouie contre son torse, mes cheveux déployés sur le bras qui me soutient la taille. Il siffle entre ses doigts avec énergie pour appeler un cab. Il me porte à l’intérieur avec facilité, ma cape a glissé, mon parfum s’est dévoilé, mes paupières restent closes. Il donne une adresse à l’autre bout de la ville et ferme les rideaux pour me protéger du froid. Il me laisse reposer sur son épaule et cherche une flasque d’alcool dans sa poche gauche. Il glisse quelques gouttes de liquide au coin de ma bouche. J’entrouvre mes lèvres et gémis délicatement presque de plaisir. J’ouvre les yeux et le regarde comme je regarde mon prince des ténèbres. Il se trouble. Ma voix se fait tendre pour le remercier. Je reste languide contre lui assez près pour que la chaleur de nos corps se mêle. Ma joue contre son cou. Puis les lèvres. Posées juste dans le prolongement de l’oreille à l’endroit le plus doux. Il tremble. Son sexe doit se dresser sous le pli de la robe. Son degré d’ignorance aiguise ma faim. Mes lèvres s’écartent et mes dents agacées s’enfoncent profondes dans la jugulaire offerte. Mes mains sur ses épaules le maintiennent collé à la banquette et les spasmes qui l’agitent envoient avec force le sang au fond de ma gorge. Je relève la tête heureuse et laisse le sang libéré jaillir et éclabousser la cabine. Magnifique, vivant, d’une odeur puissante, d’une couleur chaude. Après le noir, ma préférence : le rouge.
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