Noël, ailleurs....

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En compétition

Il était une fois... Ce postulat habille mes mots, mes pensées, mes rêves et leurs cauchemars... Il me permet d'emmener tout lecteur là où il ne s'y attend pas. J'aime chatouiller le galopin  [+]

Image de Printemps 2021
Nous sommes au cœur de Homs, en Syrie. Ici l’hiver s’est emparé de la cité, la laissant sans voix. En cet instant, même le vent s’est tu et s’il est normal qu’en cette saison les insectes en aient fait de même, j’ai beau tendre l’oreille, aucune voiture dont le moteur vrombît, aucun rire d’enfant dans ce qui reste des rues environnantes. Une ville de près d’un million d’habitants, il y a quelques semaines, réduite au néant, abandonnée à ses fantômes. Disparu, le babil insouciant des chalands sous les clameurs des boutiquiers avides, du souk tout proche. Les radios sont muettes, les portes ne claquent plus. Les chiens ont détalé pour des cieux plus cléments, même les rats ne fouillent plus les gravats.

« Rashed, ô ma Rashed ! ».




C’est un petit oiseau, elle est terrorisée, sans ses parents et la mort aux trousses. Pour l’instant, elle essaye en vain de fuir les cauchemars qui peuplent son semblant de sommeil. Elle est l’ombre de l’enfant curieuse et effrontée que j’ai connue.

Au-delà des murs de la ville, l’horizon, l’air de rien, se pare d’or, de rose, d’un pourpre flamboyant, juste avant le cataclysme. Alors qu’un maigre rayon de soleil tente de se frayer un chemin entre les murs béants, pour finir par jouer avec les boucles brunes de ma petite fille, une de ses paupières s’entrouvre sur la désolation. Ma princesse est assise dans l’angle de ce qui fut peut-être un salon. Elle tient encore ses yeux fermés. À présent, une mélopée s’échappe d’entre ses lèvres gercées. Un air venu de si loin et dont ses souvenirs se rappellent comme de la mélodie du bonheur perdu. Les mots ne franchissent pas sa gorge. Mais les notes rebelles à ses peurs, comme à ses chagrins, au final, habillent son humeur d’une carapace qui la maintient en état de survie, en la plongeant dans l’oubli. Son corps se balance d’avant en arrière, au rythme de la berceuse. Pas de doutes, c’est la voix de sa maman au creux de son oreille... Ses doigts graciles cherchent le doudou, mais la peluche est perdue depuis des lustres. Une chaleur bien douce l’enveloppe. C’est une couverture venue elle ne sait d’où, ni de qui ! Cette impression d’un nid douillet pour son dos si douloureux !

Soudain, juste en face, sur les débris d’un pan de toiture, trône une princesse. Une vraie merveille, coiffée de diamants, vêtue d’une robe en soie d’un bleu plus sombre qu’une mer sans fond. Rashed ne résiste pas longtemps à la curiosité, saute sur ses pieds meurtris et s’empare de la poupée. Du fond de la pièce, je me délecte de ces instants de paix gagnés sur la misère. Dans le silence de la ville toujours morte, j’entends la fillette au-delà de nos mots d’adultes, dans une caresse, promettre une amitié inconditionnelle à sa nouvelle amie. Puis, réveillée tout à fait, la petite me voit enfin ! Elle devine mon sourire malicieux derrière mes lunettes, pas n’importe lesquelles ! Mes deux arcs-en-ciel ! Ma demoiselle ne gardera aucun souvenir de mon habit, peut-être de mon semblant de barbe et encore... Nous sommes le 25 décembre, mais ici personne ne s’en soucie.


Soudain une déflagration au-dessus de nos têtes arrache ce qui restait de plafond, crève nos tympans, le néant arrache Rashed au jour naissant.



***********




Un nouveau 25 décembre...

J’aperçois une silhouette au bout de l’enclos. Une jeune fille caresse les flancs d’une jument à la robe gris-blanc. Son rire espiègle réveille la campagne environnante. En effet, depuis bien des années, Rashed a quitté Homs pour retrouver la terre de ses ancêtres accompagnée de sa tante Najuwa. Elle vit à présent dans la vallée des chrétiens au centre du pays. Elle y a repris l’élevage de pur-sang arabes abandonné par son grand-père.

Mais à présent, il est l’heure de mettre sa pouliche favorite à l’abri des murs de l’écurie. En dehors de cette passion équine, Rashed est surtout ingénieure et très investie dans une agriculture raisonnée, soucieuse de créer les conditions d’un avenir pérenne pour tous les habitants de sa région.

« Pfftt ! ».

Notre jeune demoiselle a d’autres préoccupations bien plus sérieuses ce soir. Ce matin, à la sortie de l’office de Noël, il y avait cette paire de lunettes, de bien curieux binocles... On aurait dit deux arcs-en-ciel et derrière, ce regard coquin, avec un goût de déjà vu !

« Oublions tout cela, nous avons un rendez-vous très, très important à honorer... »

Notre demoiselle tente d’apprivoiser ses cheveux rebelles en un chignon distingué, tandis qu’elle essaye d’arracher ses bottes crottées. Les humains si puérils et donc si imprévisibles l’éreintent. Ne lui reste que Maryam, sa Maryam aux longs cheveux bouclés, ornés de brillants. Elle a conservé sa robe aussi sombre et soyeuse qu’au premier jour. Sa tendre amie...

Rashed se saisit de la poupée et l’entraîne dans une valse badine.

« Ah Maryam si tu savais...
— Maryam, j’ai rencontré un jeune homme et il est si, si...
— Un prince du désert, aux yeux émeraude. Quand son regard s’est posé sur moi, nous nous sommes envolés tous les deux, tel un couple de faucons, les faucons qu’il élève. Ma peau n’était plus que plumes et nous scrutions ensemble la Terre, si petite et fragile vue de là-haut ! C’était si exaltant de se laisser porter par le vent...
— Maryam, c’était si... »

Un courant d’air plus tard, la porte close et derrière, ces sacrées bésicles qui ne font plus d’ombre au sifflement d’un père Noël comblé. L’homme de rouge et blanc vêtu a perdu une enfant chère mais il sait sa Mizelle heureuse.
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Mirgar Dudou · il y a
Votre texte fait un peu écho au mien "les enfants de la nuit", un texte déjà ancien .C'est un détail simplement pour le partage.
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Mirgar Dudou · il y a
Votre texte m'a touchée. L'écriture est belle et l'espoir triomphe au creux de la tragédie.
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Mathieu Kissa · il y a
Quelle belle écriture, de la pure poésie !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
L'espoir malgré l'horreur, belle leçon!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une tragédie mais dans les gravats , ce besoin de croire aux miracles.
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Yourstruly Claerhout · il y a
Oui, ne pas s'arrêter au seul destin qui deviendrait implacable...
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Yourstruly Claerhout · il y a
Un grand merci pour vos précieux encouragements. Parfois les mots naissent un 24 décembre, justement parce qu'en cet instant nait cette utopie, ce besoin de croire, soyons peu exigeants, l'espace d'un millième de seconde que nous partageons tous, par milliards, l'esprit de Noël. Qu'est-ce qu'un instant de grâce au temps de la mondialisation ? Le bonheur trop fugace de retrouver nos rêves d'enfants.
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Thara · il y a
Une belle histoire, malgré le drame terrible qui se déroule à huis clos : la désolation, la mort et au bout un peu d'espoir...
Mon vote pour avoir apprécié la teneur de votre texte !

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Belle description, j'ai aimé, mon soutien
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour nous emporter dans cette aventure tragique ! Mon soutien, Yourstruly !
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Chantal Sourire · il y a
Un conte tragique et poétique à la fois !

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