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No escape game

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Pénélope

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Marie Webster était fatiguée. Si fatiguée en ce soir d’octobre froid et humide. Une fois les derniers enfants partis, elle se massa les reins et s’effondra sur une des petites chaises qu’ils occupaient quelques minutes plus tôt. Marie connaissait bien ces chaises miniatures qui avaient peuplé son univers quand elle était institutrice de maternelle. Elle avait maintenant pris sa retraite mais animait bénévolement des ateliers pour enfants au Centre Culturel de Saint-Thibault-La-Fontaine qui accueillait toutes les activités et associations de la petite commune : le club de belote, les cours de danse pour enfants, les cours de yoga, l’atelier cuisine et tricot... Il y avait aussi une bibliothèque participative gratuite où chacun déposait des livres pour en prendre d’autres. En tant qu’institutrice, Mademoiselle Webster n’avait pu s’empêcher d’en feuilleter quelques-uns et, plus d’une fois, s’était trouvée choquée par leur contenu. Elle avait même été sur le point de les jeter. A ses yeux, ce n’était pas des livres à mettre entre les mains de tout le monde. C’était les livres du Diable !

Le bâtiment était vétuste et mal conçu. C’était un enchevêtrement de petites pièces, de réduits, de couloirs et de portes qui fermaient mal ou n’avaient jamais été ouvertes. Marie redoutait ces soirs, surtout les soirs d’hiver, où elle devait « faire la fermeture » comme on disait. S’assurer que toutes les ouvertures, portes et fenêtres étaient bien closes, tirer les rideaux de la grande fenêtre qui donnait sur le bois, éteindre toutes les lumières et finalement, amorcer l’alarme dans la pénombre. La vue de la vieille institutrice déclinait de jour en jour et elle craignait cette épreuve où les chiffres et symboles s’embrouillaient devant ses yeux prenant la forme de signes cabalistiques. Une simple erreur de touche pouvait déclencher l’alarme que, dans sa panique, Marie ne parvenait plus à calmer. Une fois toutes ces tâches accomplies, elle rentrait chez elle sur son vélo qu’elle avait caché derrière un arbre loin des yeux des voleurs ou des farceurs.

Les derniers jours d’octobre, le Centre Culturel organisait des activités pour préparer Halloween. Au fond d’elle-même, Marie désapprouvait – elle désapprouvait beaucoup de choses en ce vingt-et-unième siècle – car des enfants ne devraient pas préparer cette fête païenne comme ils préparaient Noël. Mais les jeunes animatrices du Centre pensaient que mademoiselle Webster avec ses origines celtes (elle était écossaise) et ses performances en travaux manuels cartonnés, était vraiment la personne idéale pour cet « Atelier Halloween ». Devant les hésitations de l’ancienne institutrice, elles avaient rétorqué que « c’était pour du rire ! » Elle connaissait tous les jeux traditionnels comme « Bobbing for Apples* » ainsi que de vieilles prières pour écarter les mauvais esprits que les enfants récitaient comme des comptines :
From Ghoulies and Ghosties
And long-leggety Beasties
And things that go bump in the night
Good Lord ! Deliver us !

Marie s’apprêtait donc à fermer la salle où les enfants avaient passé l’après-midi à rire et se faire peur. Ils avaient confectionné de fausses araignées, des fantômes en papier crépon, des chauves-souris en papier gommé qu’ils avaient suspendus dans la salle principale. Elle commença par balayer le sol jonché de débris de toutes sortes, accompagnée des ombres de ces figurines aux grimaces moqueuses. Puis elle entreprit sa tournée des lumières. Elle voulut vérifier que tout avait bien été éteint dans les toilettes. Mais la porte refusa de s’ouvrir. Un enfant était-il encore à l’intérieur ? Elle frappa à la porte et appela : « Il y a quelqu’un là-dedans ? » Un bruit d’eau, de chasse d’eau ou de douche lui répondit. Elle colla son oreille à la porte tandis que le bruit s’intensifiait de façon inquiétante. « Une fuite ? » pensa-t-elle. Mais toute son attention se porta soudain sur le liquide rouge qui filtrait sous la porte et venait inonder ses chaussures. Du sang !

Elle courut vers son sac pour prendre son téléphone portable et appeler à l’aide mais un grand coup de vent agita les branches des arbres derrière la vitre et ce fut le noir total dans la pièce. Elle ne put mettre la main sur son portable dans le bric-à-brac de son sac, paniqua, pensa l’avoir oublié et décida de fuir au plus vite. Quitter cet endroit ! A l’extérieur il faisait maintenant nuit noire. Il ne restait pour éclairer la salle que la lueur intermittente de la lune quand celle-ci n’était pas couverte par les nuages qui défilaient dans le ciel assombri. Elle voulut se diriger vers la porte d’entrée d’où les enfants étaient sortis quelques minutes auparavant mais elle heurta une étagère qui s’effondra. Dans la faible clarté de la lune, elle eut tout juste le temps de voir un livre s’ouvrir sur une vieille gravure représentant une sorcière suppliciée. Horrifiée, elle prit conscience qu’elle portait toujours le chapeau de sorcière en carton que les enfants avaient confectionné. Elle imagina que le livre lui renvoyait son image. Elle jeta le chapeau maudit au sol et le piétina. Puis, elle se rua sur la porte mais celle-ci lui résistait comme si une main maléfique la maintenait fermée de l’extérieur. A tâtons, elle essaya toutes les autres portes mais dès qu’elle touchait les poignées, celles-ci se mettaient à tourner à l’envers animées d’un mouvement incontrôlable et fou. Elle fut attirée par les chiffres du clavier de l’alarme qui clignotaient près de la porte d’entrée. Et si son salut devait venir de cet instrument qu’elle avait péniblement appris à maîtriser ? Elle pressa les touches d’une main hésitante et tremblante. Point de sirène, point d’ouverture de porte... Mais Marie se trouva précipitée au fond d’un immense trou. Une trappe s’était ouverte sous ses pieds. Quand elle fut un peu remise du choc de cette chute inattendue, elle remarqua qu’elle gisait sur une surface moelleuse comme un tapis de feuilles et végétaux en décomposition. Elle s’efforça de reprendre espoir. Elle attendrait, réussirait peut-être à dormir et le professeur de yoga arriverait vers neuf heures comme d’habitude, on la sortirait de là et le cauchemar cesserait. Ce ne serait certes pas une nuit confortable mais Marie était courageuse et résiliente. Elle patienterait.

C’était sans compter sur la présence des habitants du trou. Rien à voir avec les petites figurines qui pendaient au plafond de la salle. Mademoiselle Webster sentit d’abord des créatures visqueuses lui glisser sur les jambes, puis des ailes vinrent lui frôler les joues et se prendre dans ses cheveux et finalement elle crut étouffer dans une toile d’araignée si épaisse qu’elle n’osa imaginer la taille de l’insecte qui la tissait. Elle perdit connaissance laissant les ombres de la nuit accomplir leur triste dessein. Elle ouvrit cependant une dernière fois les yeux et vit apparaître les visages agressifs et déformés des enfants qui étaient si gais et rieurs l’après-midi. Ils s’enlaidissaient, vieillissaient pour n’être plus que des têtes de mort aux orbites vides et profondes. C’était la vengeance des enfants. Elle ne les avait pas assez aimés. Elle les avait trop souvent maudits parce qu’ils étaient espiègles et tapageurs. Et il ne fallait pas rire avec la mort, ni ouvrir les mauvais livres... Elle pensa à son vélo caché derrière un arbre du petit bois, comme elle aurait voulu l’enjamber et fuir, fuir, fuir... Mais elle était prise au piège.

Le professeur de yoga arriva à neuf heures moins cinq. Il s’étonna de voir la bicyclette de Mademoiselle Webster. Il déverrouilla la porte, composa mécaniquement le code pour désamorcer l’alarme et s’étonna du désordre de la pièce. Mademoiselle Webster gisait au milieu des guirlandes qui s’étaient décrochées. Elle était inerte, livide, son cœur ne battait plus. Elle avait les chaussures humides, légèrement teintées de rouge... De la peinture ?

*Jeu consistant à attraper avec la bouche des pommes flottant dans une bassine d’eau.

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M. Iraje · il y a
Un centre culturel pas très accueillant ☺☺☺ !
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Meryma Haelströme · il y a
Bonsoir ! Grâce à vous, mon texte se retrouve au second tour, sélectionné par le jury. Merci infiniment encore une fois ! Puis-je vous demander de renouveler vos voix, afin de m'aider à aller encore plus loin ? :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/passion-devorante-3

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Chateaubriante · il y a
la vengeance des petits monstres !
bien pensé, bien écrit
mon soutien

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Ginette Vijaya · il y a
L'intrigue qui se passe dans une association culturelle est réellement bien trouvée ! Les loisirs créatifs ont toujours décuplé l'imagination de ses participants et en l’occurrence ici , il y a eu du grabuge !!
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Chantal Sourire · il y a
Triste fin de soirée, je vote !
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Yves Le Gouelan · il y a
Le récit est bien mené, le dénouement certes tragique nous ramène sur terre.
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Paul Thery · il y a
Un texte bien écrit qui se lit agréablement avec un sentiment d'empathie pour la pauvre miss Webster...
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Pénélope · il y a
Merci pour votre lecture et votre empathie. Votre passage m'a donné l'occasion de découvrir vos œuvres.
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Isabelle Lambin · il y a
Une soirée d'enfer et sans issue de secours
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jc jr · il y a
Marie aurait du croire un peu plus dans ses racines celtes, d'où vient la fête d'halloween. Toutes ces créatures se sont vengées d'avoir été reniées par un écossaise. Mes voix. Viendrez-vous pousser ma porte, Pénélope ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-porte-des-histoires JC

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François B. · il y a
Assez classique, mais très efficace. Je vote