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Niveau 5

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Juliette Evans

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« -VEUILLEZ RENTREZ LE PLUS VITE POSSIBLE DANS UN LIEU FERMÉ, CECI EST UNE ALERTE CONFINEMENT DE NIVEAU 5. »

C’était la troisième fois en une semaine que ce message résonnait dans toutes les rues et tous les bâtiments. Seul le niveau avait changé, lundi c’était 2, hier 3,5 et aujourd’hui 5, sachant que, d’après l’échelle de Valois le niveau 5 était le plus élevé on pouvait s’attendre à une panique générale sur toute l’île.
Dans les rues tout le monde courrait et hurlait, les magasins étaient bondés et les passants qui n’habitaient pas par ici cherchaient un endroit où s’abriter. Moi je verrouillais la porte de mon bureau dès la fin de l’annonce, je n’avais pas envie de passer les plusieurs heures de confinement entassé au milieu de dizaines de personnes qui sentaient la transpiration. Alors oui, c’est égoïste mais je suis comme ça.
La brume... Ses attaques sont de plus en plus fréquentes depuis le début de l’hiver, certains ne sortent plus et beaucoup de compagnies de transport ont fermé. Depuis quelques semaines, comme les montgolfières, les dirigeables et les avions sont cloués au sol, il n’y a plus aucun moyen sécurisé de se déplacer d’une île à l’autre. Il y a bien les ponts, mais les auberges disséminées sur toute leur longueur sont abandonnées, c’est trop dangereux, la brume pourrait frapper à tout moment. Les îles du Sud sont les moins touchées, par conséquent des milliers de personnes tentent de les rejoindre. Quant à la Terre, la brume l’a envahie depuis bien longtemps, seuls les puissants, les riches, les chanceux ont pu accéder aux îles.
Je rejoins la baie vitrée, dans la rue il n’y a presque plus personne, au loin, en dehors des limites de l’île, la brume approche. Elle a l’air très dense ce qui justifie l’alerte de niveau cinq. Cette brume, au moment où on se rend compte qu’elle nous a touchée, il est déjà trop tard, on perd le contrôle de notre corps et, contre notre volonté, on finit par se jeter du bord de l’île. Ce phénomène reste inexpliqué néanmoins, deux théories dominent. Selon la première la brume cherche tout simplement à nous tuer et c’est la façon la plus rapide qu’elle est trouvée. La seconde est plus étonnante, elle explique que le but de la brume serait de nous faire retourner sur Terre, et ce, malgré le fait que c’est elle qui nous en a chassé.
Depuis ma position je peux apercevoir le bout de l’île, cette falaise qui se jette dans le vide, l’arrêt abrupt de la terre pour laisser place au ciel. Si on parcourt la rue principale des yeux on y voit des immeubles, des maisons, des bibliothèques, des écoles, et puis tout d’un coup plus rien, le néant. Au centre du précipice j’aperçois, caché par la brume et les nuages, le pont. Un de ces ponts qui servaient à passer d’une île à l’autre avant l’invention des moyens de transport mécaniques. Il en existe seize, seize pour neuf îles. Les îles sont disposées en cercle et une, seulement, est au centre. Les ponts ont peu à peu été délaissés et maintenant, à cause du manque d’entretien, il est très dangereux de les emprunter. Ils relient les huit îles du cercle entre elles et chacune de ces dernières est reliée à celle du centre.
La brume envahit peu à peu mon champ de vision, elle s’accumule de l’autre côté de la vitre. Néanmoins, j’entrevois une silhouette, ténue, sur le pont, une victime de la brume, elle va sûrement sauter. Tient c’est déjà fait je ne la vois plus, à moins que la brume me l’ai cachée. Désormais je ne vois plus rien, seulement un blanc laiteux et épais, si je me retournais je pourrais de nouveau voir la chaleur rassurante de mon bureau, la moquette moelleuse, les fauteuils confortables et les murs amicaux. Mais mu par une force invisible je reste là, le regard collé contre la vitre, tentant de percer la brume.
Devant mes yeux se mettent peu à peu à danser des points, ils se rassemblent et forment la Terre. Non pas la terre désolée envahie par la brume que j’ai appris à me représenter à l’école pendant des années. Non ce n’est pas la terre mais la Terre, vivante, joyeuse, accueillante. Ma vision, si on peut l’appeler comme telle, se précise. À la Terre s’ajoutent des arbres, des océans, des montagnes, des animaux, des Hommes. Parmi ces Hommes, la silhouette, celle du pont, elle semble m’appeler. Je m’approche et j’entre dans un village aux habitations variées. Des maisons et des immeubles comme sur mon île, celle du centre, des cases en terre comme sur celle du Sud, des cubes blancs comme sur l’île nordique. Chaque île est représentée, serait-ce les victimes de la brume. Peut-on seulement encore les appeler victimes, ne serait-ce pas nous les victimes, à ne pas profiter des joies de cette Terre.

« -ALERTE TERMINÉE, ARRÊT DU CONFINEMENT, VEUILLEZ RETOURNER À VOS OCCUPATIONS DANS LE CALME. »

Cette fin d’alerte me tira de ma rêverie, la brume devant mes yeux commençait à se dissiper et avec elle le souvenir des visions de bonheur que j’avais eu. Je me retournais comme un automate et avançais pour déverrouiller mon bureau. La vie recommençait...jusqu’à la prochaine alerte.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Juliette Evans · il y a
Merci. Je ne vais pas vous déranger mais merci de votre proposition, bonne chance à vous pour le concours. ;-)
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Dessine moi un mouton · il y a
Très belle histoire, bravo
Je suis aussi dans la compétition avec les pierres de brume

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Pascal Depresle · il y a
Une brume qui enivre et prend par la main. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bien mystérieuse cette brume maléfique mais hypnotique.
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition ; http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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