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Zia Odet

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— Quel trésor ! Il a les beaux yeux bleus de son papa, non ?
Camille ne dit rien. Le jeu des ressemblances, maintenant. Il ne manquait plus que ça !
Xavier répond :
— Si on le laissait se reposer ? Tu veux un café, maman ?
Ils sortent de la chambre. Avant de les suivre, Camille jette un bref regard au bébé qui gigote calmement dans son berceau. Elle n'a pas prononcé une seule parole mais nul ne semble avoir remarqué son mutisme. Aucune émotion ne se lit sur son visage pâle, chiffonné. Oubliée la femme enceinte épanouie que l'on complimentait pour sa bonne mine.

***

La tasse à la main, l'auriculaire dressé, la mère de Xavier raconte sa dernière virée shopping.
— J'ai repéré une grenouillère rayée à col marin. A-do-rable ! Il met du 3 mois, n'est-ce pas ?
— Maman, tu...
— Ne t'inquiète pas, mon chéri, ça me fait plaisir.
Nino pleure. Camille se lève comme une automate.
— Voulez-vous que j'aille le chercher ? lui propose sa belle-mère.
— Non, merci. Je dois l'allaiter. Vous ne pouvez pas le faire à ma place, il me semble.
Elle monte, laissant Xavier apaiser sa mère outragée.
— Essaie de la comprendre, maman, elle vient d'accoucher.

***

Dans la chambre, les cris aigus déchirent l'air, où flottent de lourds effluves de parfum féminin. Camille prend le nourrisson dans ses bras, ouvre la fenêtre et scrute la rue en bas : la boulangerie, le bar, la supérette... Non, il ne faut pas.
Assise dans le large fauteuil, elle laisse l'étranger la renifler, à la recherche de sa pitance, tel un chiot contre le flanc de sa mère. Elle l'approche de sa poitrine et inspire profondément. Quand la petite bouche la happe, la douleur lui lacère le mamelon.
Les yeux ourlés de larmes, Camille regarde le bébé téter goulûment son sein lourd, marbré de veines bleuâtres. D'un doigt hésitant, elle caresse la tête parsemée de duvet blond et observe les vibrations au centre de la fontanelle. Ce cœur qui bat, ce contact peau à peau, cette fusion génétique de Xavier et d'elle-même en un être unique, elle les a tant désirés. Autrefois.
Ses lèvres se crispent en un hideux rictus. Sourire avorté. Au creux de son ventre désormais vide, une rancœur nébuleuse s'installe. Ce noir d'encre l'étouffe chaque jour davantage. Elle doit diluer cette amertume, noyer ses regrets, couper le mal à la racine. Pour ne pas sombrer.

***

Si Xavier aime donner le bain à son fils, il laisse à sa femme les autres tâches : le nourrir, changer les couches, laver le linge, calmer les coliques, organiser les visites de l'entourage, prendre rendez-vous chez le pédiatre...
Devant sa tasse de café, il songe à la nuit qui s'achève. Il n'a pas entendu Camille se lever. Nino a-t-il pleuré ? Quand elle s'est recouchée après la tétée, il a ouvert les yeux pour lire l'heure en ronchonnant : 5h30. Gros dormeur, il déteste qu'on trouble son sommeil. Il bénit l'allaitement maternel qui le dispense de corvées nocturnes.
Ce matin, son congé de paternité se termine. Il quitte la maison, heureux de reprendre le travail.

***

Nino pleure. Déjà ? Camille ouvre les yeux, va chercher l'enfant en titubant et l'installe dans le lit parental. Le bébé semble capter les odeurs de ce nouvel environnement. Va-t-il se rendormir ? Hélas, non ! En soupirant, Camille se résout à le nourrir une nouvelle fois. Pourquoi n'est-il jamais rassasié ?
Quand la petite bouche aspire son mamelon, elle se mord la lèvre et bloque le mouvement de rejet qui la transperce. Elle a envie de hurler, d'arracher le nourrisson de son sein, de le jeter par la fenêtre.
À nouveau, elle revit son accouchement. La douleur qui l'a terrassée, son corps contracté à l'extrême, son esprit désorienté... Épuisée, elle s'est résignée à accepter la péridurale. Elle le regrette aujourd'hui. Donner la vie en pleine conscience, vivre une naissance naturelle. Elle sait désormais qu'elle en est incapable.
La petite bouche lâche enfin son sein. Camille sanglote et regarde ses mains, secouées de tremblements. Elle abandonne l'intrus dans les draps froissés pour aller prendre une douche.
Le miroir de la salle de bain lui renvoie l'image d'un corps immonde : seins difformes, ventre flasque, hanches élargies, fesses molles, bras lourds. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas elle.
Sous l'eau chaude, la piqûre du savon sur la cicatrice de l'épisiotomie lui arrache un cri. Pourquoi a-t-elle accepté cette grossesse ? Elle veut remonter le temps, revenir au bonheur d'antan.
Nino pleure. Camille se bouche les oreilles pour ne plus l'entendre. La nausée la submerge. Dégoûtée de son corps, écœurée de ses échecs, saturée de ce quotidien absurde, fatiguée de ces nuits morcelées... Elle s'enroule dans la serviette, frissonne en posant les pieds sur le carrelage froid.
Nino pleure. Camille ne comprend pas ces cris, déteste ce regard gris inexpressif, hait cette bouche insatiable qui la dévore nuit et jour.
Nino pleure. Assise au bord de la baignoire, Camille sent la rancœur envahir tout son être. Elle doit le faire. Elle ne veut plus lutter.
Nino pleure.
Mais Camille n'est plus là.

***

Quand Xavier rentre, il découvre sur la table de la cuisine une boîte de lait en poudre, un biberon, deux tétines et une bouteille de rhum. Le silence l'angoisse. Il se précipite vers la chambre aux murs jaune poussin. Son fils endormi sourit aux anges dans son berceau. Nino ne pleure plus.
Camille ne décroche pas quand il l'appelle. Xavier persiste, reçoit un texto : « Je suis chez le médecin ». Que fait-elle là-bas, seule ? Il se bat avec la poussette et file vers le cabinet médical.
Dans la salle d'attente, il peine à reconnaître la femme aux yeux vitreux qui fond en larmes dans ses bras. Spectre blafard, silhouette muette, Camille relève le menton et lui offre un baiser parfum mojito.
Le médecin enrobe son diagnostic d'un discours rassurant : le baby-blues, lié aux variations hormonales de l'accouchement, s'estompe généralement en quelques jours.
— L'alcoolisme, en revanche, est bien plus pernicieux. Soyez vigilant, glisse-t-il à Xavier sur le pas de la porte.

PRIX

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Zia Odet  Commentaire de l'auteur · il y a
S'il n'est pas autobiographique, ce texte s'inspire évidemment de mon vécu. J'aime écrire sur les femmes, mettre en lumière leurs fragilités et révéler les failles qui se cachent sous les apparences. Merci à tous les lecteurs qui laissent ici un petit mot sur ce texte. Si je n'ai pas toujours le temps de vous répondre, sachez que je vous lis attentivement. Vos avis et encouragements me sont précieux.
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Marie · il y a
Vous écrivez un beau texte qui sonne vrai sur ces terribles dépressions post-partum !
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Zia Odet · il y a
Merci Marie.
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JACB · il y a
C'est un texte courageux sur la maternité qu'on dit innée chez une femme alors que...
Beaucoup d'empathie pour cette femme qui ne se reconnait pas en maman, un texte fort !
Ma cavale est en bleu et jaune mais il me tiendrait à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme#
Merci et bonne chance.

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Zia Odet · il y a
Merci à vous et à tous les lecteurs qui déposent ici un petit mot. JACB, j'ai adoré votre texte, qui m'a remué tant il est criant de vérité.
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Jcjr · il y a
Très habilement amené ce problème d'alcoolisme vraisemblablement au décours de ces changements d'états de Camille. De l'avis d'un homme, c'est à chacun de retrouver une vraie place après une grossesse.
Et si le cœur vous en dit, je suis en finale avec un texte que vous connaissez :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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Keith Simmonds · il y a
Un peu de retard pour la lecture de ce texte bien écrit et chargé d'émotion sur la maternité ! Grâce à vos voix, “Éclats de lumière” est en Finale. Une invitation à renouveler votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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Claire Carabas · il y a
Joli texte!
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Zia Odet · il y a
Merci Claire.
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Teddy Soton · il y a
Tout peut changer, bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Zia Odet · il y a
Merci pour votre soutien. Je vais aller lire votre "Frénésie 2.0".
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Teddy Soton · il y a
Merci Zia
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Keita L'optimiste · il y a
Mes voix sont pour vous. Je vous invite à découvrir mon texte sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant merci d'avance
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Plumette · il y a
Un beau texte qui décrit bien le vécu des femmes lorsqu'elles deviennent maman. Il est vrai que vu sous cet angle, avoir un enfant ne donne pas vraiment envie ; ce ne doit pas être toujours facile...
Je vous invite à soutenir mon texte et mon poème, actuellement en concours :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/amour-im-possible
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/avenir-oublie

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Dimaria Gbénou · il y a
Je lis de la justesse dans votre texte. Il est empreint d'originalité et je salue la précision et le choix ô combien parfait des mots. Je vous donne mes voix et vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Merci !

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Zia Odet · il y a
Merci pour votre soutien. Je vais aller lire votre nouvelle.
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Ginette Vijaya · il y a
Un parcours difficile qui change complètement la vie d'une femme .
Vous avez bien traduit les changements d'humeur qui peuvent être très graves .
Le lien qui unit la mère et le bébé sont d'une nature charnelle et hormonale d'où la difficulté pour la femme d'entrer dans ce processus .
La peur intime est bien décrite et sans fard .

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