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C'était une journée simple comme seuls les après-midi de juin savaient en faire : un soleil limpide qui baigne le monde avec douceur, l'été qui arrive en pente douce, paresseuse, les jours déjà plus vigoureux de la chaleur retrouvée.
— Je veux un Rododondron !
Nina se tenait du haut de ses trois pommes devant Charles, son paternel, et lui indiquait du doigt les fleurs d'un rouge timide dont elle venait de répéter le nom inscrit, maladroitement mais avec assurance.
— Tu ne seras pas triste quand elles vont faner ?
— C'est quoi faner ?
— C'est quand les fleurs se reposent et perdent leurs couleurs.
Au prix d'une intense réflexion qui enflamma délicatement ses joues, Nina tripota du bout du doigt un pétale.
— Comment tu sais qu'elle est réveillée ? Elle a pas l'air de bouger.
— Les fleurs et les plantes ne parlent pas avec des mots, elles ne bougent pas comme nous, tout se passe à l'intérieur, on ne les entend jamais.

L'explication de son père parut satisfaire Nina et elle attrapa le pot en promotion, bardé de son panonceau cartonné fluo, pour le tendre vers le caddie. Charles ne savait pas dire non à Nina. C'était de loin la meilleure personne qui était apparue dans son existence erratique. Elle gardait un regard simple sur les choses, et pour l'instant elle appréciait d'être avec lui autant que lui avec elle.

Pourtant il n'avait pas accueilli la nouvelle de sa venue prochaine avec sérénité, loin de là. Il s'était figuré qu'avec cette naissance à venir, sa vie allait s'écouler comme un siphon de toilettes, qu'il n'aurait plus de temps à lui, juste lui, il avait eu peur du changement et de cette réalité nouvelle qui faisait son chemin chaotique dans l'intimité de son cœur, de sa tête, de son être minuscule à l'échelle de l'histoire humaine. Cette dernière pensée de sa propre petitesse comparée au « grand tout » lui avait ouvert une porte de son esprit jusqu'ici dissimulée à sa compréhension : pourquoi serait-il le premier être de sa lignée à ne pas continuer la transmission commencée avant même l'apparition de son nom ? Et la réponse à cette question était apparue à un endroit de son cœur dont il ne soupçonnait pas l'existence avant qu'une joie n'y entre, et plus qu'une joie, une certitude, une épiphanie.

— Ça serait bien qu'on aille au manège ce soir quand Maman aura fait ses poils.
— C'est la meilleure chose à faire oui ; ne parle pas des poils de Maman.
— J'aurais des poils moi aussi quand je serais grande ?
— Tout le monde en a à un moment ou un autre.
— Si tout le monde en a, pourquoi on peut pas en parler ?
— On ne parle pas des poils des autres.

Sur le chemin du retour, dans la voiture, après avoir rangé les courses dans le coffre – et après avoir acheté, en plus de la liste, des « rododondrons », du flan, des rouleaux de papier toilette imprimés avec les animaux de la jungle et des cotillons –, le soleil leur faisait face, montrant ses premiers signes de faiblesse et virant à l'orangé.
Nina arborait une moue concentrée, avec pour témoin de la tempête sous son crâne la cassure légère de ses sourcils. Elle restait silencieuse et scrutait le jour déclinant, le ballet des couleurs changeantes dessinant sur son visage l'ensemble des âges. Charles restait attentif à la conduite mais ne perdait pas une miette de l'agitation silencieuse de son enfant, ne sachant pas quand il devait venir briser le fil de pensées. Nina lâcha brusquement dans un souffle : « Le soleil il est comme les fleurs il perd ses couleurs quand il part se reposer et on ne le voit plus bouger. »
Charles ne pipa mot. Et tandis que le jour continuait sa disparition quotidienne, Charles et Nina avançaient vers leur foyer. La terre tournait en leur faveur et le véhicule roulait, roulait avec leurs deux cœurs à l'unisson, vers un endroit commun.
— Papa ?
— Oui ?
— Je t'aime.
— Moi aussi ma puce.
— Papa, ça veut dire quoi « je t'aime » en fait ?
— Aujourd'hui ça veut dire rouler avec toi vers le soleil.

 

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John-Henry · il y a
Ah, Edouard <3
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Djenna Louise Buckwell · il y a
Même si ça ne se passe pas le matin, c'est très joli.
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Elena Hristova · il y a
un texte très bouleversant, Edouard!
Cette petite fille est une poétésse, au plus grand bonheur de papa!

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Isabelle Lambin · il y a
Un amour père/fille plein de tendresse
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Barbara V. · il y a
Magnifique. Je n'ai rien à dire d'autre !
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Léa Germain · il y a
Petite douceur <3
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