New York, 23h23, je suis libre

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Je les déteste. La nuit est claire et glaciale et le vent emmêle mes cheveux, me donne la chair de poule. Il ne pleut même pas. Il n’y a que dans les livres que le temps s’accorde à l’humeur de l’héroïne. De toute façon, je ne vois pas de quoi je pourrais bien être le personnage principal. En tout cas, pas de ma propre vie, tellement insignifiante. Mes parents ne m’aiment pas et me tolèrent un peu comme un poids encombrant, qui serait tombé sur leur vie bien réglée sans prévenir.
Je les déteste. Sous mes gants fins je sens le métal froid de la balustrade de sécurité du pont. L’année dernière, avec ma meilleure amie du moment, nous avions fait une liste. Les deux choses à faire avant de mourir. Mon dernier point était d’aller New York. Pas de la visiter, non, seulement y aller. Pourquoi New York ? C’était la question qui lui avait tout naturellement franchi les lèvres. Ma réponse avait été celle que toutes les autres adolescentes normales de quatorze ans auraient faite à ma place. New York, blablabla, l’Amérique, blablabla, le rêve de ma vie, blablabla. Elle n’aurait pas compris. Elle n’a pas eu le temps de comprendre, je suis partie si vite, trop vite, comme à chaque fois.
Je les déteste. Je vois l’Empire State Building, illuminé comme chaque nuit, dans le lointain, au milieu de notre dernier point de chute, que nous quitterons certainement dans quelques mois, avant que je puisse consolider des amitiés naissantes. Mes parents n’ont jamais eu le temps, jamais pris le temps de se soucier de moi. Toujours à travailler sur des dossiers mystérieux, pour un travail que je suis bien sûr trop jeune pour comprendre. Et ces déménagements, incessants, pendant lesquels ils me trimbalent derrière eux comme une valise un peu trop encombrante, que l’on souhaiterait oublier quelque part, qu’elle se perde dans les méandres d’une gare ou sur les tapis roulant d’un aéroport.
Je les déteste. Mes lèvres ont le goût des larmes que je n’arrive plus à retenir. Je n’ai jamais su les retenir. Deux fois par ans, je dois tout abandonner et recoller les morceaux de mon cœur à l’autre bout de la planète. Depuis longtemps, je savais que nous irions à New York l’année de mes quinze ans. Ce n’était donc pas vraiment une chose à faire avant de mourir, mais plutôt une ceinture de sécurité, pour me promettre à moi-même de faire des efforts pour vivre, pour rester sur cette Terre haïe au moins jusqu’à cet âge. Je voulais être sûr qu’il n’y ait pas d’autre porte de sortie. Mais non. Mes parents m’ont embarquée dans une voiture qui fonce à 200 km/h vers un mur, et moi je vais ouvrir la portière et sauter.
Je les déteste. La première action de ma liste était mentir à mes parents. C’est fait, et depuis longtemps. Tous les matins, lorsque je rejoins la salle à manger, je leur dis « Bonjour ». C’est un mensonge, à l’intérieur de moi je leur dis « J’espère que ce matin sera le dernier où je vous verrais ». Tous les soirs, lorsque je quitte le salon, je leur dis « Bonne nuit ». C’est un mensonge. J’aimerais pouvoir leur souhaiter de ne jamais se réveiller.
Je les déteste. Les odeurs écœurantes de la ville me donnent mal à la tête. J'ai besoin d’air frais. Je passe mon temps à dissimuler mes vraies pensées à mes parents. Ils pensent ne rien ignorer de ma vie privée, de mes rêves et de mes peurs. Pourtant ils ne savent rien. Et ne sauront rien. Demain, ils diront pourquoi ? C’était une jeune fille sans histoire, bien dans sa peau, à qui on avait rien à reprocher. Je pense que les quinze courtes années de ma vie ont été tendues vers ce seul but. M’échapper. J’ai appris à marcher, à lire, à comprendre, le plus vite que j’ai pu. Pour m’échapper de la vie, de cette vie imposée.
Je les déteste. Ma main se crispe sur le stylo, le froid rend craquante la liasse de papier où je consigne mes dernières réflexion sur ce qui aura été ma vie. C’est la première fois que je m’épanche ainsi, d’habitude tout est caché, soigneusement protégé dans les méandres de mon esprit. Maintenant j’y suis. C’est bientôt terminé, enfin. Je peux arrêter de faire semblant et sortir du flot hurlant d’une humanité bruyante et étouffante, qui ne me comprend pas, qui ne me comprendra jamais.
Je les déteste. Je soulève mes jambes raidies et gelées l’une après l’autre et m’assois de l’autre côté de la balustrade. On ne m’a jamais demandé, à moi, si j’avais voulu naître. Tout a été décidé, calculé à ma place. Le froid va me fermer les yeux presque aussitôt. Je ne sentirais rien. Juste le temps de penser, je disparais. J’espère qu’ils ne trouveront jamais ces feuilles, qu’elles disparaîtront avec moi dans les profondeurs du fleuve. Je les lâche et leur donne une petite impulsion avec mes mains, juste assez pour tomber et les rejoindre. Il est 23h23. C’est l’heure que j’ai choisie pour ma fin. C’est la seule donnée de ma vie que j’ai pu maîtriser. L’heure de ma mort.
Je les déteste. Je touche l’eau. Elle est froide. Je veux qu’ils aient de la peine. Je leur causerais bien plus de soucis maintenant que durant les quinze ans où j’ai vécu avec eux. Mais je suis sûre que je ne leur manquerais pas. Je coule. Paradoxalement, ma dernière pensée sera pour eux.

Je les déteste.
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michel jarrié · il y a
C'était un passage,je suis sûr que çà va mieux 3 ans après. Un A.G.père.
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Nausicaa · il y a
La notification de votre commentaire a fait resurgir cette nouvelle dans ma mémoire... Merci beaucoup d'avoir pris le temps de laisser ce gentil message.
Je vous rassure, le mal être n'a jamais été aussi profond que celui que j'ai exprimé ici, et il est passé depuis longtemps.
Et au fait, qu'est ce qu'un AG.père ?

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michel jarrié · il y a
arrière grand-père dans les heures qui suivent,un petit Thèo lequel traversera les mêmes états d'âme que vous .Vous dire mon nombre de printemps n' est pas indispensable mais je vous souhaite longue vie aussi sereine que la mienne.
L'écriture est pour moi un excellent dérivatif(voir ''le banquet d'Alphonsine'') et si vous le souhaitez la clé pour lire mes souvenirs d'enfance en Provence….et,écrivez ,vous avez la fibre.