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Névrose

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DUCIMETIERE

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Gus se sent bien ce matin. C’est suffisamment rare pour être signalé. Ses démons ont l’air de vouloir rester tranquilles aujourd’hui. C’est pour cela qu’il va tenter, ce matin, de sortir de ses mauvaises habitudes, de ses stupides manies, de ses rituels qui n’ont aucun sens pour se rapprocher de la guérison. Il se fait couler un café avant d’essuyer méticuleusement le plateau sur lequel il dépose une petite cuillère et deux biscuits secs en emballage individuel. Aujourd’hui est un jour particulier. C’est le jour où Gus ose, entreprend, change ses habitudes en prenant son petit déjeuner sur la table basse du salon. Tout cela peut paraître dérisoire et insignifiant pour le commun des mortels, mais pour Gus c’est comme tenter de gravir une montagne infranchissable. Une montagne de TOC avec des précipices qui guettent le moindre de ses faux pas pour le faire replonger dans la dépression.

Il plie soigneusement sa petite serviette de table en tissu avant de la poser délicatement sur le plateau, dans le respect de l’alignement par rapport au bord supérieur, puis lisse les plis rebelles en frottant le tissu avec le dos de sa main. Il récupère ensuite sa tasse de café, en prenant bien soin d’essuyer le plan de travail autour de la cafetière pour liquider la moindre souillure avec son arme favorite : les lingettes nettoyantes. Tout se passait pour le mieux jusqu’au moment où, après un geste maladroit en soulevant le plateau, le pot de fleur sur la table de la cuisine chancela. Emporté par le poids du bouquet de roses le vase se lança dans un tourbillon endiablé. Gus, qui tenait le plateau avec ses deux mains, se figea. Il se retrouvait devant un dilemme insurmontable : poser le plateau rapidement et prendre le risque de renverser le café, ou attendre bêtement que le vase se renverse et qu’une vague scélérate ne vienne souiller son tapis. Mais le pot s’immobilisa sans dégât. L’angoisse avait atteint un tel degré chez Gus qu’il flageolait sur ses jambes. Il parvint quand même à reposer le plateau et à recentrer le vase sur la table.

Gus avance d’une démarche embarrassée. Les objets qu’il a disposé sur le plateau sont des poids morts glissant sur l’inox comme des bouées sur le pont d’un navire prit dans une tempête. Il atteint laborieusement la petite table du séjour et se stabilise difficilement. Des gouttes de sueur roulent sur son front, ses bras sont comme paralysés et ses jambes tremblent autant que celles d’un haltérophile soulevant des haltères de 200 kilos. Au moment où il tente de descendre lentement le plateau en direction de la table, ses démons resurgissent et l’assaillent de tous côtés. Le café se transforme en un immonde bouillon de culture et les biscuits, même enfermés dans leur emballage individuel, se métamorphosent en monstres se décomposant en plusieurs millions de bacilles. Son cœur bat la chamade mais il ferme les yeux et tente de mettre en application ce qu’il a appris lors de sa thérapie : tout ceci n’est pas réel, ce n’est que le fruit de ton imagination. Malgré le mal de crâne qui commence à pointer, Gus parvient tant bien que mal à se relaxer et à repousser sa phobie de la saleté, mais il n’a pas le temps de savourer cette petite victoire.

La tasse de café, poussée par une force invisible, vient heurter le bord du plateau et se renverse sur la table. Le liquide noir se répand à la vitesse de l’éclair sur le bois. Gus parvient tout juste à poser le plateau avant de s’affaler sur le sol. Il se recroqueville contre le canapé et regarde avec effroi ce monstre gluant grossir et ramper dans sa direction, en s’insinuant entre chaque fibre du bois de la table. Son cœur bat à tout rompre dans sa poitrine. Le monstre grossit à vue d’œil. L’esprit malade de Gus le voit comme un spectre répugnant qui s’étale démesurément sur son meuble. Un fantôme qui cherche à l’engloutir dans un monde microbien dominé par la saleté. Gus ferme les yeux et tente de mettre en application ce qu’il a appris lors de sa psychothérapie. Il inspire profondément pour aller chercher au plus profond de son être le démon maniaque qui s’y cache, et expire avec force pour chasser ce maudit briseur de vie. Il faut relativiser... Inspirer, expirer et relativiser... Inspirer, expirer plus lentement et relativiser... Inspirer, expirer plus lentement, relativiser et reprendre le contrôle... Gus se redresse et s’assoit sur le canapé en tenant sa tête entre ses mains. Il ouvre lentement les yeux et ne voit plus qu’une tache noire trônant immobile au milieu de la table, flaque insignifiante qu’une simple éponge réussira à annihiler sans aucune difficulté. Un étau lui broie le crâne mais il a réussi à vaincre sa névrose. Une toute petite victoire dans une guerre qui semble interminable.

Mais Gus ne se sent pas encore prêt à vivre tous les jours de telles aventures, et il décide que demain il prendra son petit déjeuner comme à l’accoutumée, sur la table de la cuisine.
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RAC · il y a
Bonne tactique pour parler d'un toc, bravo !
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Miraje · il y a
Tout prend les dimensions d'une nouvelle de fantastique...
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Champolion · il y a
La panique qui accompagne ce type de troubles est fort bien rendue
Mes voix
Champolions

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Françoise Mornas · il y a
Une description précise de ce TOC, on vibre d'angoisse avec Gus... et on espère de toutes ses forces qu'il réussira à vaincre sa névrose, petite victoire après petite victoire. Très beau texte !
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DUCIMETIERE · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de me lire.
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Françoise Mornas · il y a
Mais c'était un moment de lecture agréable et intéressant !
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Brocéliande · il y a
Fort et puissant d'émotions ... ça bascule le coeur parce que c'est touchant .. vraiment ...
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DUCIMETIERE · il y a
Merci beaucoup Brocéliande. Super commentaire. Cela me fait d'autant plus plaisir que ce texte a été refusé.
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Brocéliande · il y a
c'est sincère ..et les refus on en a tous mais ça n'empêche pas qu'on puisse aimer une oeuvre ... et je l'aime, votre texte !
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Ginette Vijaya · il y a
Belle description méticuleuse de la névrose et la peur panique .
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DUCIMETIERE · il y a
Encore merci. Vos compliments sur mes textes me touchent beaucoup.
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Daniel Gaudron · il y a
La description de cette maladie est si parfaite que j’au eu l’impression de le vivre ! Très bien décrit
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Cathy Grejacz · il y a
La réalité des tocs!! Très bien décrite
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Alain de La Roche · il y a
Un type au top qui a des tics et des TOCs.
Vous m'avez fait penser à Monsieur Monk. Connaissez-vous cette série télé américaine où le héros utilise ses phobies pour résoudre des énigmes policières ? Très drôle.

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DUCIMETIERE · il y a
Oh oui, je connais. J'en profite pour saluer une très grande amie ( une " Gus " ) que l'on surnomme amicalement " monkette ".
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Ces "TOCS", si terribles, qui plombent une vie!
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DUCIMETIERE · il y a
Merci. Ils plombent également la vie de la personne qui vit avec un ( ou une ) " Gus ".
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Tout à fait.
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