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Nękana

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Vendredi 22 septembre – 23 h 00

— Entre, pas besoin de toquer, j’ai enfilé un pyjama. Je suis vêtue !

Personne ne réagit et on continue à marteler le bois. Je me lève pour aller ouvrir et...
Mais c’est vrai, il n’y a pas de porte mais juste une tenture.

Le rideau rouge vibre de-ci, de-là comme du linge mis à sécher dehors.
Je me gratte machinalement le cou tout en cherchant la logique.
L’étoffe s’agite toujours, d’un mouvement régulier, comme le balancement d’un pendule.

Je continue à observer le frémissement tout en me frottant les yeux.
Je suis à moitié réveillée ou semi endormie, ça revient au même.
Je reste encore dans le gaz. Pourtant, je prends tout doucement conscience : je me tiens en présence d’un truc pas net du tout.

Mon cerveau, qui fonctionnait encore au radar il y a quelques minutes, m’envoie les premiers signaux de stress.
Dans la pénombre, je reste figée, momifiée, comme anesthésiée.
Le couloir se révèle vide de toute vie humaine ou animale. Une sorte de courant d’air, une brume se faufile entre mes jambes, un souffle discret, mais bien présent.
Ça me fait une sensation bizarre.

Mon cœur bat de plus en plus fort, à une vitesse exponentielle.
Ma poitrine me fait mal, me serre comme un étau.
Je transpire de partout. Je me passe la main sur le front : il brûle et semble humide.
Ma bouche devient sèche, j’ai soif. Ce n’est pas le moment d’aller me chercher un verre d’eau.
De toute façon, je n’en ai ni la force ni le courage.
Mes jambes ne me tiendraient pas.
Je tremble de partout et je respire péniblement. Je suis prise de vertiges et je commence vraiment à tourner de l’œil.

J’arrive juste à balbutier :
— Hé ho, là-dedans, y-a-t-il quelqu’un ?

Je me sens complètement stupide de monologuer, de parler ainsi toute seule. Mais comment agir logiquement dans des situations aussi absurdes ?
Je regarde à droite, à gauche, sans broncher, en tirant sur mes yeux, pour ne rien rater.
Après quelques minutes, j’arrête, car je commence à avoir mal aux sourcils.
Mon crâne va exploser, La tension monte, je n’arrive pas à la gérer.
Je ravale ma salive à plusieurs reprises, ma bouche devient encore plus pâteuse.
Mes oreilles bourdonnent, mes doigts s’engourdissent.

Je lance, une dernière fois, une interrogation dans le vide :
— Si vous vous cachez là, pitié, montrez-vous ! Apparaissez ! Ne me laissez pas ainsi, avec mes angoisses, mes frissons...

Et au moment où je regagne le living, dépitée de n’avoir obtenu aucune réaction, j’entends comme un murmure, un bruissement sourd.
— Nękana, je m’appelle Nękana...

Quelques minutes après, une brume passe au-dessus de ma tête !
Elle atteint mon épaule et glisse le long de mon bras gauche.
Mes poils se hérissent : je ressemble à une dinde qu’on vient de plumer.
Comparaison certes risible sauf que moi, je ne rigole pas.

Nękana... C’est qui, celle-là ? Je ne connais pas de Nękana, moi. Et qui me dit d’ailleurs qu’une Nękana se trouve bien dans cette pièce ?
Je ne bois pas, ne fume et ne me drogue pas non plus. Et puis, j’ai juste quinze ans.

— Nękana, révèle-toi ? Dis-moi autre chose ? Ou montre-toi... Mais ne me laisse pas comme ça, je veux savoir, moi !

Ça y est, je parle toute seule. Je cause à qui ? À quoi ? À mon imagination ? À ma peur ?

J’ai envie d’éclater de rire nerveusement. Je cherche du regard la « caméra cachée ». Les blagues les plus courtes restent les meilleures.

— Allez, montrez-vous. Il est tard, je voudrais aller me coucher. Ce n’est pas drôle.

Mais personne ne répond. Je ne perçois aucun ricanement étouffé. Juste le silence et cet énoncé qui revient :
— Nękana, je m’appelle Nękana...

Je viens d’entendre à nouveau ces quelques mots, aussi nettement que la première fois.
Elle pourrait changer de disque ou alors, peut-être elle ne sait dire que cette courte phrase.
Que c’est la seule de son répertoire, si elle en possède un !
Car, avec son « Nękana, je m’appelle Nękana », je ne suis pas très avancée ni très rassurée.

J’écoute mon cœur battre très vite, trop vite, comme après une course folle.
Je stresse, je panique. La « Nękana » a-t-elle un cœur qui bat ; existe-t-elle tout simplement ?

La tenture s’immobilise. Plus aucun mouvement. Pas le moindre bruit et encore moins de toc-toc.
Quant à la « Nękana », aucune réaction.
Mon imagination m’a-t-elle joué un sale tour ? Impossible à vérifier et je monte me coucher.

Arrivée dans ma chambre, je me glisse sous la couette, encore perturbée par les évènements.
Je vais devoir trouver le sommeil, mais ce n’est pas gagné.
Je saisis fermement mon nounours, lui intimant mentalement de me rassurer durant les heures qui vont suivre.
Mon cœur bat toujours aussi vite.

Je triture ma peluche à m’en faire mal aux doigts.
Le sommeil ne vient pas, et j’attends, dans la pénombre, les yeux ouverts que le matin arrive.
Je me retourne dans un sens, puis dans l’autre. Je repousse ma couverture, je la replace. J’ai trop chaud ou trop froid, je l’ignore.
Impossible de m’endormir !
Je m’assieds, du coup, au bord du lit pour mieux réfléchir.
Ce n’est pas encore la bonne position. Je voudrais lâcher prise, mais cette phrase, ces mots m’obsèdent.
La voix aussi. Une boule me creuse toujours le ventre ; je ne tiens pas en place.

Je dois redescendre une dernière fois. Mes mains moites s’agrippent sur la rampe des escaliers, mes jambes chancelantes me portent à peine.

Minuit approche, aucun chahut dans la maison, mes parents dorment.

Une ombre se forme progressivement.
Cela commence par une espèce de forme neigeuse, une brume un peu diaphane et tout doucement une silhouette se dégage, de plus en plus nette.
Une jeune fille d’une bonne quinzaine d’années apparaît clairement.
Sa longue tignasse lui tombe dans le bas des reins, mais elle est trop filasse à mon goût, moi qui prends tant soin de ma chevelure.

Elle m’observe, figée, sans bouger, sans émettre un seul son.
Elle me regarde tout bonnement, encore et encore.
Elle a l’air triste, les yeux brouillés comme si elle venait de pleurer peu de temps avant.

— Nękana ?
—...
— Nękana ? Moi, c’est Mirane !
— Oui, je sais.
— Tu sais ?
— Je te connais même si toi, tu ne m’as jamais rencontrée. Je te contemple depuis quelques années.
— Et ?
— Au début, je ne comprenais pas pourquoi j’étais là à t’observer : tu étais une petite fille de quatre ans quand j’ai débarqué dans cette maison
— Tu vis ici depuis tout ce temps ?
— Oui, je suis arrivée en même temps que toi et je venais de...

Et Nękana se met à sangloter, repoussant ses larmes du rebord de son poignet. Je me précipite un mouchoir en papier et je le lui tends. Puis, je recule par réflexe : donner un kleenex à un fantôme, ça le fait ou pas ?
Mais à mon plus grand étonnement, elle le saisit et éponge son visage, puis se mouche un bon coup dedans.

— Ça va mieux ?
— Oui, tracasse. Je repensais à tous les médicaments que j’avais ingérés pour en finir, pour oublier l’école qui me détruisait, les élèves qui me harcelaient, mon amie qui me négligeait et ma solitude mortelle. Tout ça qui m’a conduite à tuer la vie que je n’arrivais plus à gérer.
— Tu t’es... Tu t’es suicidée ? Non, tu n’as pas osé ? On peut se sentir malheureux dans l’existence, mais, pas au point de tout quitter.

Nękana doit être bloquée ici pour m’aider, comme un ange gardien, car curieusement, je me retrouve en elle, dans son vécu, dans son isolement, dans son mal-être.
Mais moi, j’aime trop la vie, si terne, si injuste soit-elle, pour dire stop, c’est fini, j’arrête tout.

Elle se tient là pour me guider et moi, je ne songe qu’à une chose : la serrer tout contre moi pour tenter de la consoler.
Je ne vais pas lui trouver des excuses, sous-estimer son acte fatal.
Je préfère me taire : je pense qu’elle a suffisamment de peine pour en rajouter une couche.

Je m’approche délicatement et je la prends dans mes bras, comme une amie l’étreindrait.
Et nous restons ainsi pendant de longues minutes, en silence, comme si on se comprenait, si on était complices depuis toujours.

PRIX

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Skimo · il y a
Une véritable séance de psychanalyse. Retrouver dans l'inconscient de la fiction des tourments de la réalité, c'est réussi.
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Brocéliande · il y a
j'ai adoré ...
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Christine Śmiejkowski · il y a
merci pour ton passage et tu comprendras un peu mieux ma fille cadette
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Brocéliande · il y a
je crois sentir ...
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Gladys · il y a
J'aime bien ton écriture, la forme et le fond mais elle n'est pas très orthodoxe, ce qui doit déplaire à certains conformistes mais emballer certains autres dont je suis. Donc, je te suis et t'encourage...vas-y Christine, tu as tout pour réussir...enfin je ne sais quoi !
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Sapho des landes · il y a
Peut etre quelques longueurs dans la description du sentiment d'angoisse mais une écriture fluide qui sait rendre compte des sensations éprouvées et un sujet d'actualité finement abordé
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Gina Bernier · il y a
une belle et triste histoire, et le mal de vivre qui conduise parfois à une issue fatale. J'arrive trop tard pour vous lire.
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Christine Śmiejkowski · il y a
Il n'est jamais trop tard pour lire - les votes, c'est purement accessoire
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Richard Laurence · il y a
Un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Jfjs · il y a
Il aurait dû aller en finale !
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Christine Śmiejkowski · il y a
Merci, c'est gentil mais il ira plus loin que ça !
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Soseki · il y a
texte original qui nous interesse jusqu'au bout !
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Thara · il y a
Une rencontre sous le signe de la brume qui laisse un petit frisson.
L'idée est intéressante.
Voici, des petites imperfections dans votre texte.
Dans la pénombre, je reste figée, momifiée, comme anesthésiée.
Une petite incohérence dans cette phrase (figée, momifiée, anesthésiée).
Un seul mot semble suffisant
Pour cette phrase, vous dites deux fois la même chose.
Je me sens complètement stupide de monologuer, de parler ainsi toute seule. Mais comment agir logiquement dans des situations aussi absurdes ?
Je me sens complètement stupide de monologuer, ainsi. Comment agir logiquement dans des situations aussi absurdes ?

Meilleurs voeux - Bonne année 2018
+ 4 voix !

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Christine Śmiejkowski · il y a
C'est ma façon d'écrire et ce ne sont pas des imperfections mais des termes voulus !
Quitte à mettre deux ou trois fois le même sens, je le fais pour accentuer le ressenti, l'ambiance...
Je vais aller lire votre texte et je ne laisserai rien passer !!!

Meilleurs vœux et bonne année année 2018 aussi.

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Thara · il y a
Merci infiniment, pour toutes ces explications, ainsi que pour le temps que vous m'avez accordé !
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Christine Śmiejkowski · il y a
Pour ça, tu ne pourras pas dire que je n'ai pas lu ton texte !
Allez sans rancune !
Bonne journée à toi et rendez-vous qui sait en finale ...

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Juliane · il y a
J'aime la chute qui laisse libre cours à l'imagination
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