Négation

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Louis aimait avec passion la poésie de Pascal Quignard, les chansons graves et transpirantes de la Louisiane, la trompette et les promenades le long des berges du canal à la tombée de l'automne. Quand les arbres explosent de couleurs comme s'ils voyaient une dernière fois leur vie défiler. Feuille à feuille, tremblantes, les branches caressent l'azur en lui offrant leur dernier arc-en-ciel. Louis aimait le vin, les ombres des marionnettes, le chocolat à l'orange, et le crépuscule sur les vaguelettes autour des péniches. Il avait toujours tout réussi avec une aisance folle. Les études, l'amour, la musique. Il était romantique et portait fièrement la barbe taillée sur son visage aux traits de femme. Il avait la bouche en forme de baisers.

Louis se levait avant l'aurore, quand le monde n'a pas encore fini d'oublier l'essence des choses dans le tumulte des rêves. Quand la femme qui était couchée dans son lit brûlait encore du frottement liquide de leur suant appétit. Quand déjà il avait oublié son prénom et lui inventait de fausses promesses à servir au petit-déjeuner. Prenait-elle le café sucré ? Mordrait-elle avec insouciance dans le croustillant du pain frais ? Voudrait-elle qu'il lui lise des passages de Neruda puis qu'il la prenne avec ardeur sur le vieux parquet du salon ?

Louis s'étudiait attentivement dans le miroir de l'entrée. Chaque expression. Il tentait de comprendre si ça se voyait. Il cherchait à le dissimuler. Personne ne devait savoir ce qu'il avait perdu. C'est souvent ce qu'on a perdu qui marque le plus violemment un visage. Ce dont on ne veut pas parler hurle dans la ride.

Louis ne sortait jamais sans couvre-chef. Il portait le melon haut sur le front et pensait souvent à Marguerite Duras et cette fameuse triple négation à la fin du roman. Elle l'obsédait plus que tout autre. Nier même trois fois une chose lui donne parfois le triple d'existence.

Dans la rue souvent les passants le dévisageaient. Dans leurs yeux un mélange d'amusement parfois moqueur, de curiosité et d'attirance. Même les hommes le regardaient avec au regard un furtif éclair d'envie puis le rouge qui monte aux joues. Peut-être parce qu'ils auraient aimé lui ressembler. Peut-être parce qu'un instant fugace ils se sont imaginés femme entre ses mains. Les mains qui écrivent de la poésie caressent-elles avec des mots ?

Louis s'est toujours dit qu'il ne devait pas être simple d'être une femme. Il aurait voulu savoir ce que ça fait au corps. Ce que ça fait quand ça se déchire, quand ça saigne, quand ça rappelle une fois encore l'absent. Il aurait voulu savoir ce que ça fait au corps. Ce que ça fait quand il se remplit de l'autre, quand il accueille et s'illimite et fait s'ouvrir le ciel. Il se dit parfois qu'il est un nuage : quelque chose qui passe trop vite pour pouvoir admirer la terre. Quand il était petit il était terrifié par l'ombre des nuages sur les murs, et surtout par leur vitesse. Il ne voulait pas que l'ombre passe sur son propre corps et courait en pleurant se réfugier sous la jupe de sa mère. Sa première approche de la mort avait donc quelque chose à voir avec le ciel et avec les femmes.

Il les avait aimées avec des mains avides et curieuses, avec la candeur d'un enfant qui effeuille un à un ses cadeaux sous le grand sapin de Noël. Avec empressement et impatience d'abord, puis avec toute la lenteur dont est capable le corps lorsqu'il retarde le moment d'assouvir son désir. Il a toujours trouvé meilleur l'instant qui s'étire quand monte le feu au creux des reins, quand la peau de l'autre se transforme en incendie sous la flamme de sa langue, quand son sexe de pierre se fait silex. Juste avant l'étincelle. Juste avant la lumière aveuglante et que tout s'éteigne.

Et puis un jour, Louis n'a plus rien su de ce qu'il avait appris. Un jour le ciel lui était tombé sur la tête. Il a plu très fort ce jour-là. Son chapeau melon a été arraché par le vent de son amour, les vaguelettes autour des péniches se sont muées en vague scélérate. Il ne reconnaissait plus le goût du vin et du chocolat à l'orange, les mots perdaient leur sens, la poésie quittait la page et pénétrait toute chose et tout son corps. Il ne voulait plus rien d'autre car Elle était son tout. Sa peau était la berge du canal, l'arbre qui ride le ciel, ses yeux savaient le monde infini, Elle était toutes les femmes et tous les hommes. Elle était la Terre entière, Elle est devenue son monde. Il s'était perdu dans ce monde en l'adorant sans frontières. Il a beaucoup pleuré quand il a quitté ce monde dans lequel il s'était perdu. Il savait qu'il ne serait jamais plus qu'une ombre de nuage qui passe trop vite sur la Terre pour pouvoir l'admirer. Il savait qu'il ne pourrait plus jamais aimer et qu'il l'aimerait toujours.

Un jour, Louis avait aimé avec passion la poésie de Pascal Quignard, les chansons graves et transpirantes de la Louisiane, la trompette et les promenades le long des berges du canal à la tombée de l'automne. Il avait aimé le vin, les ombres des marionnettes, le chocolat à l'orange et le crépuscule sur les vaguelettes autour des péniches. Il avait eu la bouche en forme de baisers et ne sortait jamais sans son melon porté haut sur le front. Personne ne devait savoir ce qu'il avait perdu. Ce dont il ne veut pas parler hurle dans sa ride. Et parce qu'il a nié l'amour, l'amour est gravé dans sa pierre.

Ci-gît Louis le poète qui avait peur de l'ombre des nuages. Le ciel lui est tombé sur la tête.

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