Neg Marron

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Vivement que j'aille me coucher que je découvre ce que me réservent les rêves. Vivement que je me réveille que la vie voit ce que je lui réserve  [+]

Les complaintes de la coque s’intensifiaient, l’ossature hurlait. Le navire en souffrance tanguait sans relâche, chutait dans des creux de plusieurs mètres sous un ciel chaotique strié de flashs blancs. Dans la soute, l’eau gelée s’infiltrait de toute part, creusant les escarres des corps entassés là depuis des jours.

Recroquevillé dans un coin, ses yeux céruléens brillant dans la pénombre, Djib ne sait pas s’il va tenir. Lui qui est sculpté dans le bois brut, l’ébène, le roc, il ne sait pas s’il en sortira vivant. Tant déjà sont morts, de faim, de soif, d’épuisement. Chaque cadavre venant alimenter la fange de sang, d’eau et de merde dans laquelle ils trempent tous. Dans la tempête, la danse du bateau remue les entrailles, soulève les cœurs et écrase les esprits. Tremblotant et à bout de forces, Djib se dit qu’il ne voyait pas l’enfer comme ça. Ce n’était donc pas une fournaise où brulent les âmes mais une mer organique en putréfaction où l’on se noie.
À peine eut il pensé cela qu’un énorme craquement retentit. La structure ne supportait plus les assauts de l’océan. Il fut aspiré comme des centaines d’autres. Dans le remous, il perdit tout repère. L’eau infiltra ses poumons.
Neg Marron ne veut pas se noyer.

Un coup de pied sournois dans l’abdomen le ramena parmi les vivants. Il dégueula l’eau de mer accumulée. Il s’en était sorti. Ils ne devaient pas être loin de cette île quand ils ont coulé. Les « blancs » étaient furieux d’avoir perdu la majeure partie de la marchandise.
Les survivants furent attachés ensemble par un collier de bronze puis dirigés au centre de l’île, rejoindre un camp déjà bien en place. Où étaient-ils ? Cela faisait des lustres qu’ils avaient quitté Sao Tomé, base du commerce triangulaire.
Djib ressentait de la haine. Plus pour son roi qui, il le comprenait maintenant, vendait son peuple par convoitise des biens de l’occident. Etait-ce cela l’étoffe des rois ? Troquer les siens pour de l’apparat ?

Les yeux de ses frères et sœurs étaient livides, sans aucune lueur. Les siens contrastaient avec la noirceur de sa peau. Ce qui lui valait de prendre des coups lorsqu’un colon croisait ce regard pénétrant. Manque de respect. Néanmoins il avait remarqué qu’une jeune femme blanche le scrutait. Que pouvait-elle penser ?
On leur donna enfin à manger et à boire. Répit de courte durée, on les traina dehors. Sur la place, un énorme récipient contenait des braises rougeoyantes. Un homme trifouillait dedans avec une barre de métal. Au signal, on approcha les prisonniers. Djib compris en voyant le sceau rouge fumant qu’on allait les marquer comme des bêtes. Épouvantés, ils ne pouvaient s’échapper. Le supplice commença sous les rires sardoniques des maîtres, l’odeur de la chaire grillée accompagnait chaque cri strident. Lorsque ce fut son tour, Djib frissonnait, regardait avec effroi le métal brulant approcher. Il pleura toutes les larmes de son corps quand sa peau fondit en crépitant à mesure qu’on appuyait le tison de fer.
Neg Marron ne veut pas qu’on le brûle.

Chaque jour Djib travaillait dans les champs de cannes. Il devait couper, porter, charrier les bambous de sucre sous une chaleur aussi accablante que les coups de fouets. Tout cela avec la faim au ventre, la soif dans la gorge, la douleur dans les membres et dans le crâne. Il n’en pouvait plus. Il ne devait sa survie qu’à son exceptionnelle constitution.
Un soir, il profita du relâchement des gardes pour s’enfuir. Espoir futile dans un endroit qu’il ne connaissait pas, affaibli devant des hommes frais et organisés. Il fut repris, battu si fort qu’il perdit connaissance. Une fois encore il crut mourir. Il aurait préféré y rester. Le lendemain matin, il fut trainé devant tout le monde. Il comprit qu’il ferait office d’exemple. Un homme s’approcha avec un long couteau effilé. Il cria que tous les esclaves lui appartenaient et que ceux qui ne respectaient pas les règles étaient punis ! Djib était terrorisé. On bloqua sa jambe et on découpa son tendon d’Achille d’un lent va et vient ensanglanté.
Neg Marron ne veut plus de souffrances.

Le supplicié ne s’en remit jamais vraiment, estropié par la blessure. Ses tortionnaires lui avaient bien entendu épargné une jambe. Il fallait qu’il puisse travailler sans quoi il n’avait plus aucune valeur. Le calvaire continua, sans fin, tel Sisyphe charriant sa roche.

Une nuit il cru subir de nouvelles tortures comme on l’attrapait pour l’emmener, encagoulé. Lorsqu’on lui retira la capuche en toile de jute, il fut surpris de se retrouver dans une pièce calme à la lumière tamisée. On lui offrait de l’eau fraiche et des fruits en abondance. La femme blanche qui le scrutait depuis si longtemps prenait soin de lui, le caressait, passait la main dans ses cheveux, apaisait les stigmates sur son corps. Sous sa robe de soie blanche, sa peau respirait la vanille. À mesure qu’elle tournait autour de lui, ses longs cheveux ondulés effleuraient sa peau. Depuis quand n’avait-il pas senti la tendresse ? Depuis quand n’avait-on pas pris soin de lui ? Depuis quand n’avait-il pas vu cette lueur dans les yeux d’une femme ? Était-ce de l’amour ? du désir ? Assurément de la folie.
Elle l’invita dans son lit, il se laissa aller, ses yeux azurs embrumés d’un mélange de tristesse et de plaisir. Ils firent l’amour comme deux êtres humains, suspendus dans le temps. Ils s’abandonnèrent l’un l’autre et restèrent tendrement enlacés.

Mais cette tranche de bonheur fut ternie par un voyeur surprenant le sacrilège.
— Va-t-en ! Fuis avant qu’il ne donne l’alerte !! l’avait-elle supplié avant d’ajouter :
— Pardonne moi !
Tandis que Djib courait en claudiquant vers la montagne. Il songeait : Etait-elle une de ces femmes qui voulait offrir son corps à un sauvage ? Il ne voulait pas le croire. Il avait cru sentir autre chose, dans son regard, sa façon de le toucher, dans leur étreinte. Assurément les blancs allaient penser qu’il avait abusé d’elle.
Il courait à en perdre haleine, ses poursuivants alors à ses trousses. Djib ne les distanceraient jamais. Heureusement, il connaissait déjà la moitié du chemin lors de sa première tentative d’évasion, il savait que non loin il atteindrait un point culminant. Qu’allaient-ils lui faire après cela ? Eux qui coupent les pieds des fuyards, les mains des voleurs de pain, crèvent les yeux de ceux qui soutiennent un regard ?
Neg Marron ne veut plus de souffrances.

Alors que la lueur des torches accompagnait les clameurs proches des colons, Djib, épuisé, arrivait en surplomb du gigantesque point de vue. Malgré les ténèbres de la nuit, il savait le vide immense. Il repensait à sa jeunesse, si loin, à ces années de galère, toutes ces années. Il repensait à cette dernière part de bonheur éphémère. Il ne laisserait plus personne lui faire du mal.
Neg Marron est libre d’exister, Neg Marron est libre de choisir comment partir.


— Josette, tu peux me dire ce que font deux retraités blancs issus des quartiers chics à déambuler dans Sarcelle ?!
— Ah zut Jean Charles ! fais moi confiance !
— Te faire confiance ?! Mais c’est dans ces gens de couleur que je n’ai pas confiance.
— Je te reconnais bien là, tu n’es pas dans ton palace alors monsieur a peur.
— Oui j’ai peur ! Ces immigrés sont tous des voyous.
— Halala, que tu peux être obtus parfois !
— Moi !? obtus ? mais je.....et range moi ton portable là, on va se le faire piquer !
— Non ! j’ai besoin du GPS ?
— Allez, dis le moi maintenant, que faisons nous ici ?
— Que tu es pénible ! nous allons voir une sorte de...., une hypnotiseuse africaine, voilà !
— Quoi !!?
— Ecoute, personne n’arrive à te guérir. Jean Charles, je suis très inquiète. Ton exéma te brûle, tu rêves la nuit que tu étouffes, tu ne sens plus ton pied gauche et tu es devenu si aigri. On m’a conseillé cette femme, J’ai mis deux ans à avoir ce rendez vous, il paraît qu’elle va chercher loin dans la tête des gens. Essaie, je t’en supplie.
— Pffff ! Bon ! Qu’est-ce que j’ai à perdre ! Je veux bien me jeter d’une falaise si ça marche !
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