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Nébuleuse existence

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Fraziejames

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Bienvenue dans le magasin fourre-tout de la rue H.G. Wells.
Les gens rentrent, regardent, touchent, s'amusent, réfléchissent et ils finissent toujours par acheter quelque chose : une bague qui s'allume, un bol en caoutchouc, une paire de lunette en cœur, une fiole de parfum Givenchy, un automate qui chante le temps des cerises... L'autre jour, une jeune femme cherchait un objet introuvable pour sa grand-mère : chez nous, elle a trouvé son bonheur... un calice argenté...
Ma femme se tient toujours derrière le comptoir quand il n'y a pas de clients, puis, lorsqu'ils entrent, elle se retire et s'enfonce du côté de la remise pendant que je m'occupe d'eux. Une fois l'affaire réglée, elle se poste toujours devant la vitrine et semble partir avec eux. Je la scrute alors pour qu'elle détourne le regard vers moi, mais elle est déjà dans ses rêveries, suivant les pérégrinations des vies des autres. Elle rêve qu'elle sort. Son corps se colle à la vitre et il s'absorbe dans la matière de telle sorte que je ne sais plus si elle est encore là, dans ce corps rapetissé, ratatiné et contrit qui tente de rejoindre le dehors. Je la vois se répandre dans le paysage urbain afin d'attraper un passant qui l'emmènerait dans une autre histoire. Je détourne alors le regard pour revenir à nos affaires et mon relâchement lui donne davantage de courage pour essayer de traverser un peu plus la vitrine. C'est à ce moment précis que je lui annonce que j'ai une course à faire espérant qu'en me projetant dehors, elle m'attrape au passage. Mais à peine suis-je dans la rue qu'elle a disparu. Quand je reviens quelques instants plus tard, elle se tient toujours derrière le comptoir, le regard bas et perdu.
Nous regardons la télévision le soir et nous mangeons devant. L'écran m'attire et me répulse à la fois ; je sens ma femme à côté de moi, nous ne parlons pas, seule la mastication remplit notre espace commun, contrepoint au son de la télé. Certains soirs, je me sens comme sorti de mon corps et je nous vois captivés par l'écran, les yeux hagards ; dans l'encadrement de la fenêtre, derrière ma femme, dans la nuit noire, il tombe souvent une pluie de cendres : ce sont des flocons noirs qu'éclairent les réverbères et qui viennent mollement mourir sur le rebord de la fenêtre. Ma partie consciente s'approche alors et se colle à la vitre ; du bout des doigts, je caresse ces petits insectes morts qui s'effacent progressivement en ne laissant qu'une empreinte moite sur le carreau, reste de leur passage éphémère. Le sol entier est rempli d'une épaisse couche de neige cendrée et je me demande machinalement comment nous arriverons à effacer nos traces cette nuit encore.
Une nuit que je rentrai me reposer à la maison, une fois ma tâche accomplie, un enfant est apparu dans la lumière de la rue. Il s'est approché de la vitrine du magasin dans lequel je déposai quelques affaires, nos regards se sont entremêlés ; de ses doigts gelés il a dessiné sur le carreau un bateau vers lequel il espérait rejoindre la Babylone de ses rêves. De mon index poussiéreux, je lui ai indiqué la direction du port, vers l'ouest, en contrebas de la ville. Ses paupières se sont alors illuminées d'un courant électrique orange. Il s'est retourné et sa silhouette fantomatique s'est mise à se déplacer en direction du pont de chemin de fer sous lequel il a disparu.
Souvent, le matin quand je descends les escaliers qui craquent sous mes pas, la lumière qui s'éclate dans le vitrail à mi-étage me révèle des paysages lointains et diffractés où les mers se disputent des étendues sauvages aux couleurs de terres inachevées. Je ravale ma salive et profite de cette chaleur heureuse pour me réconcilier avec le monde. La vie se déroule ainsi, dans une relative harmonie avec ce monde d'une inquiétante étrangeté dans lequel nous nous inscrivons. Nous vivons en vase clos. Nous sommes trop fragiles pour nous ouvrir aux autres. Pourtant, ils nous manquent ceux qu'on ne connaît pas. Alors on les imagine : ils sont bons, souriants, généreux, conciliants et avenants. Puis les clients de la boutique nous rappellent que cela n'est qu'une chimère, ce qui n'empêche pas à ma femme de les idéaliser et de les suivre pour les vampiriser.
Aujourd'hui, Paul m’a donné rendez-vous au parc. Cela n'arrive qu'en cas d'urgence. C'est la première fois qu'il y a une urgence depuis notre installation dans cette ville. Il est assis contre un grand chêne. Je m'allonge à côté de lui. Il m’annonce qu'ils arrivent. Il a aperçu leur module il y a deux soirs de cela. « On doit partir sans tarder. Ils vont nous trouver d'ici peu. Notre couverture ne tiendra pas très longtemps. Mets en place la procédure.»
La procédure d'effacement m'a été confié lors de notre première et dernière réunion, juste avant le voyage initial. Paradoxalement, je m'en rappelle comme si c'était hier. Elle comporte trois étapes et, une fois engagée, elle ne peut être interrompue jusqu'à son achèvement. Aucune trace de notre passage ne doit persister. La première étape consiste à mettre à l'abri tout ce que nous avons récolté pendant des années : les déchets organiques compostés et transformés en énergie vitale pour notre déplacement et notre future installation. Le processus est si complexe qu'il demande à être travaillé sur de petites quantités pendant des années à l'aide du pollen de notre fleur stellaire. Son conditionnement répond à des critères très exigeants afin de ne pas corrompre le stock et perdre toute possibilité de survivre sur une autre planète. La deuxième étape demande des prouesses techniques afin de préparer le transport fréquentiel par dématérialisation globale : nous devons partir tous en même temps à l'heure H exacte, stock compris. Deux énormes machines à particules programmables circonscrivent le rayon d'action et nous propulsent vers un autre point de l'univers dans lequel nous pouvons nous développer- « vivre » diraient les humains- et reconstruire les éléments nécessaires à notre survie. Ces voyages altèrent psychologiquement certains d'entre nous, phénomènes qui s’apparentent à des dépressions. C'est ce qui est arrivé à ma femme. J'ai entendu une fois un enfant chuchoter à sa mère qu'il était persuadé que ma femme était un vampire. Les enfants ont vraiment de l'intuition : face aux dénégations de sa mère, j'avais envie de lui dire qu'il avait entièrement raison. Combien de matière organique humaine avons nous ramené tout au long de ses années, jouant avec les mythes de monstres que leur littérature abondante dans le domaine avait abordé ? Combien de fois me suis-je senti à la fois Jack l'Eventreur, Dracula, Frankenstein, Faust ou bien encore le diable amoureux de Cazotte. Voir le regard désespéré de certains des clients qui dans la journée nous avaient toisés, voire méprisés de toute leur hauteur, se révélait une satisfaction, que dis-je du plaisir-voilà le concept-phare de cette planète que nous devons désormais quitter.
Au moins avec nous, quelque chose perdurera de cette planète et de ses habitants. C'est nous qui ferons l'histoire de cet astre qui a vu tant d'espèces se côtoyer en tant de millions d'années. Si seulement l'homme, cette espèce présumée si supérieure, n'avait pas eu la fâcheuse idée d'envoyer des messages à travers tout l'univers, peut-être nos ennemis ne se seraient-ils jamais doutés que cette planète pouvait avoir un quelconque intérêt?
Aujourd'hui, il nous faut agir, très rapidement. Nous ne devons laisser aucune trace. L'effacement doit être total. C'est cela la dernière étape: disparaître pour survivre comme la brume d’été laisse la place au soleil nourricier. Nous serons les porteurs du souvenir de cette planète où les humains resteront nos gorilles dans la brume...

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Alixone · il y a
Encore un texte qui mérite bien dans sa place dans le concours....
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Elena Hristova · il y a
Message reçu, un grand merci pour ces informations cruciales!
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CGCL · il y a
J'aime beaucoup la sensation que ressent le lecteur quand on est dans le passage de la vie réel à la SF. Très fin.
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Fraziejames · il y a
Merci infiniment.
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Patrick Lanoix · il y a
Une histoire de couple, existentielle tourmentée et fantastique....! + mon vote
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Fraziejames · il y a
Merci à vous.
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Solenn Emmvrique · il y a
Magnifique écrit, bravo !
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Fraziejames · il y a
Merci beaucoup ! Votre remarque me touche particulièrement. A bientôt
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Jean Calbrix · il y a
Un texte captivant qui se laisse lire. D'entrée de jeu, on croit à un problème de couple, puis on comprends que l'on a affaire à un couple d'extraterrestres, et dès lors les événements s'accélèrent jusqu'au point où... on a la chair de poule. Bravo, Frazziejames ! +5
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Fraziejames · il y a
Merci Jean pour votre commentaire de lecteur averti. A bientôt
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Corinne Vigilant · il y a
Toutes mes voix pour ce texte prenant empli de mélancolie J'ai beaucoup aimé !
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Fraziejames · il y a
Merci à vous. A bientôt.
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Zorg · il y a
Bravo ! On se laisse envahir par la mélancolie de l’epouse puis par la mission elle-même !
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Fraziejames · il y a
Merci Zorg pour votre commentaire enjoué! Meilleurs vœux et à bientôt
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Zouzou · il y a
+5 pour ce conte interstellaire ! Moi , si vous aimez , j 'ai mon 'Ensuquee' ' , mercii
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Fraziejames · il y a
Merci. Je n’y manquerai pas.
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