Ne réponds pas, elle regarde

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Ecrire pour le plaisir de manier les mots et les émotions, avec style tant qu'à faire. Trouver l'image qui siéra le mieux. En faire des recueils, des chansons, et partager. Depuis 50 ans c'est  [+]

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Hong-Kong, 11 septembre 2021. Dans le « Port aux parfums » installé sur la Rivière des Perles, la révolte des parapluies a fait long feu. Pékin a repris le pouvoir dans l’ancienne enclave britannique. L’accord « un régime, deux systèmes » a été mis à bas. Et la ville a été rebaptisée Deng Xsiao City.
La foule est dense en ce matin gris sur l’avenue Xi Jing Ping. Kim et You vont à pied à la faculté, discutant avec animation. Partout, des écrans de publicité montrent les visages des nouveaux dirigeants, débitant en boucle des slogans rassurants, de 15 secondes, répétés ad nauseam. On n’entend pas ce qu’ils disent dans le vacarme de la rue, malgré les véhicules tous électriques.
Kim et You ne peuvent se résigner à la situation ; ils ont du réorienter leur études pour satisfaire aux nouvelles normes : finies l’histoire, la littérature et les sciences politiques, place à l’informatique et à l’étude du nouveau livre rouge « Avec le Parti, enrichissez-vous ».
« Je n’en peux plus d’étudier ces bêtises, râle Kim. Je voulais travailler dans des organisations internationales. Mon seul avenir désormais, c’est de produire des kilomètres de lignes de codes, ou de devenir censeur sur le web »
« Moi pareil, j’étais en passe de terminer une thèse sur Michel Houllebecq. J’ai été réorienté vers la pensée de Jack Ma, d’Alibaba ! »
Kim s’arrêta et saisit le bras de son ami : « Ecoute, il y a une réunion des « Nouveaux parapluies » ce soir ; tu veux venir ? »
« ça se passe où ? »
L’écran devant lequel ils se sont arrêtés, qui présente le monologue de la très belle Zen Laï, la responsable de la jeunesse au sein du Parti, épouse de Xi Jing Un, le fils du Président, s’est soudain figé.
You sursaute : « Ne réponds pas, elle nous regarde ! »
« Que dis-tu, c’est une vidéo ! »
« Non, non, il y a une caméra dans les écrans, tu le sais, et c’est une IA, elle peut lire sur les lèvres, et elle nous a sans doute scannés. Avec les logiciels de reconnaissance faciale, ils nous ont sans doute identifiés ! »
Terrifiés, les deux étudiants fixent l’écran, puis tournent la tête, rabattent leur capuche.
Derrière eux une voix suave s’élève soudain au-dessus du bruit de fond de l’avenue : « Camarades Kim et You, ne bougez pas. Vous avez émis des opinions contre-révolutionnaires. Des agents sont en route pour s’entretenir avec vous »
Déjà, de petits androïdes verts les entourent. Ils sont peu imposants, mais équipés de tasers et de flash-balls, ils sont redoutés. Le fleuve des passants évite cet ilot menaçant, jetant des regards de compassion aux deux jeunes encerclés.
You se retourne vers l’écran géant : le visage de pixels semble y flotter, comme indécis.
Il tombe à genoux devant l’écran : « Zen Laï, je vous aime, je vous ai toujours aimé, je rêve de vous la nuit, le jour, durant mes cours ! Laissez-moi vous... » Une électrode de taser se fiche dans son dos, et c’est le noir.

You se réveille, un visage rond et souriant penché sur lui :
« Bien, nous revoilà ! Comment vous sentez-vous ? Ah oui, je suis le Docteur Da, et vous êtes dans la clinique d’Etat de la Suprême Félicité. Nous avons procédé à une petite intervention. Pas de douleur, pas de gêne ? »
You, allongé sur un lit d’hôpital, n’ose pas bouger.
« Bien, bien, alors je vous explique : nous vous avons implanté un réseau d’électrodes reliées à une puce. C’est une invention américaine formidable. Vous connaissez Elon Musk, les voitures électriques, les fusées ? Eh bien il aussi créé Neuralink, une société qui vise à faire communiquer l’homme et la machine, avec une technique révolutionnaire pour implanter des centaines d’électrodes ultra-fines, et bio-compatibles, par un seul trou. Reliées à une puce à base de composants carbonés, qui se fond dans le cerveau. Pour l’instant, il n’a fait d’expériences que sur des rats et des chiens. L’hypocrisie et la fausse pudeur occidentale ! Mais nous, nous avons tout un contingent de cobayes humains, les millions de prisonniers des camps de rééducation par le travail du Lao Gaï, et nous avons réussi. Vous êtes désormais le premier citoyen connecté du monde ! »
You secoua la tête, s’assit sur le lit ; il avait l’esprit encore brumeux. « Qu’est-ce que ça veut dire, connecté ? »
« Je vais laisser la camarade Zen vous montrer »
You tourna la tête ; elle était là, debout derrière son lit, souriante et détendue, dans ensemble de soie nacrée, un smartphone à la main. Plus belle que dans les rêves. « Bonjour You. Alors, il parait que vous avez des sentiments pour moi ? ».
You ne pu rien répondre, éberlué qu’il était. Zen effleura son portable. Aussitôt , You sentit une houle d’émotions déferler en lui, son corps devenir brûlant, son cœur battre comme un tambour. Un désir phénoménal le saisit, il tomba à genoux, tremblant.
« Je vois que je vous fais de l’effet !» sourit Zen.
You leva vers elle un visage baigné de larmes : « Que, que se passe t’il ? Oui, je vous aime mais ça, ça... »
« Vous aimez mon image. ça, c’est un petit programme sur mon portable, qui est relié par Bluetooth à la puce qui est dans votre tête. Ainsi je peux provoquer chez vous toutes les sensations possibles, agréables ou pénibles. Là, c’était plutôt agréable, non ? »
« Non, pas vous. Vous n’êtes pas comme ça, vous n’êtes pas comme lui, ce docteur, vous ne pouvez pas jouer avec mes sentiments ! »
Zen poursuivit, toujours belle et lumineuse : « Comme c’est mignon. Rassurez-vous, je ne jouerai plus avec vous. Après tout, vous êtes le tout premier homme d’un nouveau genre. Vous avez fauté, mais vous allez être relâché, libre d’aller et de venir. Et tout citoyen dont le compte social personnel est suffisamment élevé pourra entrer en contact avec vous avec son smartphone. Il pourra susciter chez vous du rire, mais aussi de la peur, des larmes mais aussi de l’amour : songez-y, toutes ces femmes dont vous allez tomber amoureux ! »
Le Docteur Da entra dans son champ de vision : « Voilà, nous pouvons provoquer toutes les émotions, et toutes les réactions corporelles. Cela va être très pratique pour faire travailler les prisonniers des camps ! Mais nous avons choisi, par égard pour vous et à la demande de la camarade Zen, qui fait ici preuve d’un reste de sentimentalisme petit-bourgeois, pardonnez-moi de le dire, de ne pas donner accès aux mouvements moteurs. Il faut dire que cela risquerait de créer du désordre public. »
« Vous voyez, dit Zen, j’ai été flattée de vos déclarations. Bonne chance » Elle effleura à nouveau l’écran, et You s’écroula, évanoui.

Il se réveilla sur un banc, sur la même avenue, face au même écran géant, et au même visage. Le soleil brillait. La belle voix de la Zen de synthèse s’éleva : « Bonjour camarades. Voici You, qui est revenu pour vous. Je vous laisse faire connaissance »
Aussitôt, une dizaine de smartphones pointèrent dans sa direction.
Voici You, citoyen modèle, offert à toutes et à tous.
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