300 lectures

111

Qualifié

 

Le soleil brûle, l’air est sec et chaud. Elles n’osent respirer. Elles sont allongées, immobiles, leurs visages contre le sable chaud. Elles savent qu’elles peuvent rester ainsi quelques minutes seulement. Elles doivent avancer lentement, en rampant un peu et en se figeant. Les cactus et le terrain accidenté sont leurs alliés. Elles sont en accord avec la nature qui les entoure. Atteindre le lieu du rendez-vous fixé par leur chef et que chaque membre de la tribu connaît. Elles ne laissent aucune trace. C’est une question de survie !

Ndaa’ !, l’ennemi, l’homme blanc. Ils sont là, sur leurs chevaux. Ils observent les alentours, on entend le galop des chevaux, certains hennissent. On perçoit quelques gémissements, qui ? Des membres de sa tribu ou l’ennemi ?

Elles sont assoiffées, affamées, l’enfant est sur le point de naître mais il faut continuer de ramper, toucher du bout des doigts les cactus. Elles n’ont pas besoin de parler. Toutes les femmes apaches savent ce qu’il faut faire en cas d’attaque. Elles ont appris à se cacher et se défendre. Les enfants aussi. Il s’agit de la survie de leur tribu. Tout en rampant, Lozen se souvient des visages heureux, des chants, des femmes qui s’affairaient pour préparer un festin lorsque les guerriers revenaient au camp et qu’ils avaient fait une bonne chasse ou quand ils regagnaient le camp après un raid avec un gros butin. On dansait, chantait, on racontait les origines des Ndee, de la Femme peinte en blanc, et on mettait les enfants en garde contre les Ndaa’, l’ennemi. Les Ndaa’ - il ne fallait jamais leur faire confiance, ils envahissaient leurs terres, détruisaient tout sur leur passage, massacraient hommes, femmes, enfants et vieillards. Lozen savait ce que ces Ndaa’ avaient fait au chef apache Mangas Coloradas. Ndee, le peuple apache, avait beaucoup d’ennemis, les Ndaa’ mais aussi les Mexicains qui étaient des ennemis de longue date et qui n’hésitaient pas à les massacrer, brûler leurs wickiups, emmener quelques femmes et jeunes enfants afin de les vendre comme esclaves au Mexique.

La nuit commence à tomber et bientôt elles pourront se déplacer plus rapidement. Les Ndaa’ s’éloignent, ils ont sans doute besoin de se ravitailler ou bien il n’y a plus personne à tuer. Elles rampent. Elles savent où se trouve la cachette la plus proche, elles pourront enfin reprendre des forces. La région est pleine de cachettes secrètes où les guerriers ont entreposé de la nourriture, des couvertures, des armes et elles savent, comme tous les Apaches, où trouver les points d’eau dans cette terre aride.

Lozen sourit en pensant à ces soldats Ndaa’ qui sont obligés de retourner au fort pour s’approvisionner. Ils ne connaissent pas cette terre qui lui est familière, ce terrain aride, ce paysage rocheux et montagneux. Ils utilisent des cartes pour se repérer mais ils ont aussi des éclaireurs apaches qui connaissent le terrain et aident les Ndaa’ à les traquer sans merci, des Apaches, comme elle, qui sont passés du côté de l’ennemi. Non, Lozen est libre, comme la centaine d’Apaches qui ont réussi à éluder l’ennemi, mais pour combien de temps ?

L’assaut s’est produit ce matin, alors qu’ils se dirigeaient vers les montagnes bleues pour rejoindre une autre tribu. Ces éclaireurs apaches avaient dû deviner l’intention du groupe et, ce qui était rare, Lozen et son groupe avaient été pris par surprise. Après les premiers coups de fusil, tout le monde avait fui, sauf les guerriers qui se battaient contre l’ennemi et essayaient de les protéger. Ils devaient rejoindre leurs cousins apaches dans les montagnes bleues, elles étaient inaccessibles aux Ndaa’, là ils seraient en sécurité car même les éclaireurs apaches ne pouvaient approcher ces montagnes sans être vus. Être en sécurité devenait de plus en plus difficile. Leurs ennemis étaient trop nombreux, leurs terres étaient envahies par les Ndaa’, des blancs qui ne respectaient rien. Les Apaches étaient des nomades, ils vivaient de la chasse, de la cueillette et, en temps de paix avec les Mexicains, ils faisaient du troc, mais parfois quand les guerriers apaches se rendaient dans les Pueblos, les Mexicains en profitaient pour les faire boire et les tuer lâchement. Quelquefois, il y avait des conflits et les Apaches organisaient des raids contre les Mexicains pour s’emparer de fusils, chevaux et quelques troupeaux de bétail. Maintenant, l’ennemi était partout !

La compagne de Lozen commença à respirer de plus en plus vite, elle était prête à donner la vie. Lozen, femme apache, femme guerrière et courageuse pouvait l’aider car elle avait certains pouvoirs, celui de localiser l’ennemi et d’aider les femmes quand elles accouchaient. Elle était respectée ! Comme son frère Victorio, Lozen protégeait son peuple.

L’aube se levait et Lozen priait Usen, elle priait comme chaque matin, elle priait d’avoir pu aider sa compagne à mettre au monde un futur guerrier.

Lozen, sa compagne et son enfant serré contre elle, se remirent en marche pour rejoindre les rescapés à l’endroit fixé par leur chef. Elle ne savait pas si beaucoup de membres de sa tribu avaient survécu à l’attaque. Il fallait continuer et se cacher mais Lozen savait que bientôt elle retrouverait son peuple et, qu’après avoir pleuré leurs morts, son peuple, les Ndee, continuerait de protéger leur façon de vivre, leurs coutumes, leur langue.

Lozen ignorait qu’en cette année, en 1886, sa tribu ne serait plus une tribu nomade et libre et que cet enfant, né en liberté, deviendrait dans quelques mois, prisonnier de guerre et qu’il retrouverait la liberté 27 ans plus tard, une fois devenu homme, un homme ‘civilisé’ et non un guerrier. Il pourrait alors redécouvrir ces montagnes et ce paysage que sa mère lui avait décrit.

PRIX

Image de Automne 19
111

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Laure Airault
Laure Airault · il y a
Merci et malheureusement ça continue !
·
Image de JACB
JACB · il y a
Une évocation très touchante de l'histoire Américaine, du vol des terres et des oppressions sur les Indiens, c'est bien de le rappeler comme vous le faites! mes voix Laure, bonne chance
·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
une tranche d'Histoire horrifique que celle de ces colons pourchassant, tuant ou emprisonnant les autochtones, qui sont, au fil du temps, devenus minoritaires, dans leur pays
pourquoi NDEE et NDAA ?
mes voix pour votre récit

·
Image de Laure Airault
Laure Airault · il y a
En effet, heureusement ils essaient de préserver leurs traditions et leurs langues. Ndee, c'est le mot apache qui signifie Apache/Homme/le peuple apache et Ndaa signifie l'homme blanc/l'Americain.
·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
merci de ces précisions Laure
·
Image de Jade Laris
Jade Laris · il y a
Écriture qui semble être construite avec beaucoup d'aisance.
Texte qui reflète beaucoup d'imagination.

·
Image de Laure Airault
Laure Airault · il y a
Merci beaucoup pour vos voix.
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte fort qui démontre s'il en était besoin qu'il ne fait pas bon être du "mauvais" côté de la barrière.
Mon "Coup de Chaleur" est en finale du Prix du Court et Noir.. Je vous invite à aller le découvrir pour éventuellement le soutenir. Merci d'avance.

·
Image de JARON
JARON · il y a
Bonjour Laure, un dur combat pour la liberté, un texte bien écrit qui nous prend aux tripes. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour mon texte en finale du court et noir. Belle journée à vous.
·
Image de Laure Airault
Laure Airault · il y a
Merci beaucoup. Le combat dure toujours. Passez une bonne journée aussi.
·
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un texte qui rappelle avec force que les opprimés ont une Histoire, mais pas de frontières.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
Pot de fer contre pot de terre.... hélas ! Mes voix
En lice poesie Au bon ressort...

·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Une tranche d'Histoire, celle des Apaches ne pouvant résister aux envahisseurs Ndaa' et Mexicains, et ainsi privés de leur vie de nomade, emprisonnés puis mis dans des réserves pour ceux qui n'avaient pas été massacrés, une petite minorité. Merci, Laure ! Vous avez mes cinq voix !
·
Image de Laure Airault
Laure Airault · il y a
Je vous remercie. Heureusement ils résistent et reprennent leur destin en main.
·

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

J’ai commencé à travailler pour le Réseau Express Régional à quatorze ans, grâce à un recruteur fatigué et peu regardant. Il avait besoin de bras, et moi d’un moyen de ne pas finir en ...