Nature morte

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

Image de Printemps 2019

Il partait souvent sur le sentier des collines, le chevalet dans les bras. Mais parfois, il prenait le temps de s’arrêter pour admirer le verger, demeurait un instant pensif. Il posait alors son attirail, et face à la Sainte Victoire que chantaient les cigales, il s’extasiait. Il s’asseyait enfin pour croquer sur sa toile ce paysage enchanteur et le verger attendait, un peu curieux, un peu anxieux, sans oser respirer, les coups du Maître qui, il en était certain, le feraient passer à la postérité.

Aujourd’hui, la femme est venue, avec son grand panier d’osier, elle a fouillé les branches, nous a repérées, nous a soupesées et puis nous a arrachées à notre rameau vital, nous a cueillies, gorgées de soleil, sous l’œil attendri de Paul.
Son bras de paysanne ployait sous notre poids. Nous étions si nombreuses, si lourdes, si charnues. William, Beurré Hardy, Comice, Passe-Crassane. Même les pommes nos cousines ! Jaune, rouge ou verte. L’anse d’osier grinçait, lui sciant les doigts. Elle nous a ramenées à la bastide, a posé pesamment le panier trop lourd sur la petite table. Si pesamment que quelques unes d’entre nous lui ont joué un tour en sautant du panier sur la table ! Moi-même n’ai pu résister à la tentation. Vous me voyez... là, toute seule, toute jaune, au bord de cette table, retenue par la nappe blanche négligemment jetée là, la queue tournée vers vous, comme pour vous appeler. Au milieu des pots et tisanières de grés blanc décorés. Tout un désordre savamment orchestré, prêt à être immortalisé, comme je le compris un peu plus tard. Mais juste à cet instant, j’avoue que, quoique curieuse et surprise, j’éprouvais malgré tout une certaine crainte et je n’en menais pas large de me retrouver soudain loin de mon verger natal.
Mais je me suis enhardie, j’ai regardé autour de moi. Et surtout, j’ai senti, humé profondément cette odeur nouvelle ! La chambre respirait la peinture à l’huile, odeur peu agréable pour moi qui arrivais de la pleine nature ensoleillée.
C’est alors que je les ai entendus discuter, tous les deux. La femme a parlé de « nature morte », sur un ton que je sentis un peu méprisant. J’ai à nouveau regardé autour de moi, essayant de comprendre, me demandant qui pouvait être mort. J’éprouvais déjà bien du chagrin pour cet illustre défunt inconnu. Mais la chambre paraissait tranquille, armoire et chaise attendant le visiteur. Paul n’a pas apprécié la remarque parce qu’il a vivement répondu : « Mais non, une nature morte est toujours vivante ! » C’est alors que j’ai compris que c’était de nous qu’ils parlaient. Comme une intuition. Nous, si colorées, qui arrivions du soleil, qui sentions cette odeur de la garrigue, qui parlions entre nous, le Mistral nous l’avait conté, des champs de lavande au pied des collines et des bories de bergers.
Ainsi, nous étions devenues une nature morte ! Nature morte ! C’était donc cela, être cueilli ? Finir sa vie? Je me souvenais de toutes nos sœurs que la femme avait déjà prises les jours précédents et que nous n’avions jamais revues. Paressant dans nos branches, caressées de chaleur, inconsciemment nonchalantes, nous ne nous étions jamais demandé ce qui leur advenait. Et tout d’un coup, cette révélation... nature morte ! Je me révoltais déjà de cette pensée odieuse. Nous, des fruits !
Et pourtant... N’étions-nous pas des poires pour la soif ! Soif de dynamisme, soif de vie ! Non, je ne voulais pas mourir. Pas comme cela, tout bêtement, pour rien. J’étais décidée à me battre, à ameuter mes compagnes qui commençaient déjà à s’endormir, dans le panier ou sur le linge de la table. Il fallait essayer quelque chose, je ne savais pas quoi mais je ne voulais pas partir ainsi. Ou si réellement, tout était fini pour nous, il fallait que notre trépas serve à quelque chose, qu’il apporte cette douceur tonique de la vie qui était en nous, qu’il insuffle un souffle d’énergie.

Le Maître a-t-il intercepté la force de ma pensée ? Il a installé son chevalet. Il nous a croquées sur sa toile. Nous devenions immortelles.

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