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Raginel

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Je déjeunais quand mon oncle m’a prévenu par téléphone. Moi qui décroche rarement ! Il devait être midi moins dix. A l’époque, je mangeais toujours de bonne heure. Service oblige ! Céline et Claudine, mes collègues, ont immédiatement cessé de rire. Comme si elles avaient perçu la nature de l’appel.
Au tonton, je lui ai dit trois fois « oui », deux fois « Ah bon ». C‘est à peu près tout. J’ai raccroché, me suis levé, lâchant simplement :
— Vous m’excuserez auprès du boss. Faut que je file.
Elles étaient scotchées, Je n’avais jamais manqué une seule demi-journée en dix sept ans de boîte.
Claudine osa la question que Céline, autant qu’elle, brûlait de poser :
— C’est grave ?
— Pas vraiment. Mon père est mort. Ma réponse sembla les surprendre.
Lorsque je suis entré dans la petite cour intérieure de la maison où j’avais passé mon enfance, le silence était à peine plus pesant que d’ordinaire. J’ouvris la porte d’entrée et, lorsque mes yeux se furent acclimatés au manque de lumière qui régnait dans la pièce, je vis mon oncle et ma tante, statufiés, debout, adossés aux meubles en mélaminé de la cuisine.
Ils avaient l’air choqué. Ils avaient l’air triste aussi. Je les aime bien ces deux-là, du coup, j’ai eu de la peine pour eux.
L’oncle m’expliqua toute l’affaire. Dans la matinée, surpris de voir que les volets étaient restés fermés, il était venu sonner pour prendre des nouvelles. Pas de réponse. De retour chez lui, de l’autre côté de la rue, un voyant lumineux sur son téléphone indiquait qu’un message avait été laissé. C’était son frère. Il écouta le message : il était question d’au revoir, ou plutôt d’adieu. Ce n’était pas très clair, mais ne respirait pas la joie de vivre. Il prit le double des clefs qu’il gardait toujours chez lui et retourna d’où il venait, accompagné de sa femme. C’est à ce moment là qu’ils le trouvèrent sur le canapé du petit salon de télévision. Dans l’affolement, ils ne virent pas tout de suite l’arme restée enserrée dans les doigts raidis de sa main droite, ni le trou qu’avait fait la balle en pénétrant au dessus de l’œil.
A peine trente minutes s’étaient écoulées depuis qu’ils avaient découvert le corps. Ils avaient prévenu le médecin qui allait venir constater la mort. Ils avaient également prévenu mon frère. Il était en route. Je me doutais déjà qu’elle serait longue.
Ils me demandèrent s’ils pouvaient me laisser attendre seul le médecin. Ils avaient besoin de rentrer chez eux, tenter de se ressaisir. J’étais vraiment désolé pour eux. Ils avaient l’air sincèrement bouleversés. Je fis de mon mieux pour leur laisser penser que je ressentais la même chose.
Jusque là, j’étais resté dans la cuisine. Une fois seul, je pénétrai dans le petit salon. Mon regard se porta d’abord sur le dentier de mon père, posé sur le meuble de télévision. L’effet comique était imparable. Il s’était peut-être imaginé qu’il pourrait resservir à quelqu’un ? Juste à côté, ses lunettes. Là, on comprend mieux pourquoi. Elles auraient pu gêner au moment du tir. Je tournai la tête et le vit, assis, la tête inclinée sur la droite. Dans une posture assez proche de celle qu’il adoptait en s’endormant devant Derrick. Du sang, d’un rouge sombre tirant sur le brun, s’était répandu sur le canapé ainsi que sur le carrelage.
Le médecin tardait à arriver, aussi, je pris mon temps afin de fixer les images dans ma mémoire. Je m’imprégnai de l’atmosphère de cette pièce qui me parut plus petite que jamais, symbole d’une vie étriquée et médiocre, avec ces murs grossièrement crépis, couverts d’objets grotesques et disparates, dont il faudrait se débarrasser. Une odeur écœurante que je connaissais bien m’incommodait. Pas celle du cadavre encore chaud, mais celle de l’homme négligé, crasseux et suant qui gisait lamentablement comme il avait vécu. C’est alors que mes yeux se posèrent sur cette main. L’autre, celle qui n’était pas armée. Je vis le grain de beauté rouge vif, proéminent, près du poignet, entre le pouce et l’index. Cet index que tu passais sur le haut des meubles, rentrant du boulot, pour vérifier que nulle trace de poussière n’allait s’y trouver. A la recherche d’un prétexte pour justifier ta tyrannie. Ton invariable premier geste, comme un rituel annonciateur d’une nouvelle nuit d’angoisse.
Après le médecin, puis l’agent de police, ce fut au tour des pompes funèbres de remplir leur office. Il fallut de nouveau adopter une attitude de circonstance. Pas question d’en rajouter et de composer une tête d’enterrement. Chaque chose en son temps. Simplement, veiller à ne pas trop sourire. Du seuil de la cuisine, je les ai vus mettre le corps dans une housse en plastique blanc. J’ai entendu le bruit de la fermeture éclair qu’ils fermaient.
Après leur départ, je retournai dans le petit salon. De nouveau, les lunettes et le dentier attirèrent mon attention. Ils me semblèrent disposés comme si un peintre s’apprêtait à en réaliser une nature morte. Je partis d’un fou rire nerveux. Cela me fit du bien.
J’étais en train de prendre l’air dans la cour intérieure lorsque mon frère arriva. Comme d’habitude, nous ne trouvâmes pas grand chose à nous dire. Il me demanda où cela s’était passé. Je lui indiquai le petit salon et lui emboîtai le pas. Il balaya la pièce du regard, puis s’avança vers le meuble de télévision. Il prit le dentier, l’enveloppa d’un mouchoir en papier avant de le glisser dans l’une des poches de son pantalon de velours. Cocasse illustration des mystères de l’hérédité.

PRIX

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Dranem · il y a
Nature morte sur un poste de TV : le dentier, les lunettes, il ne manque que la pipe ... mais peut être que le défunt ne fumait-il pas ? Un scène assez réaliste : souvent ceux qui se donnent la mort, posent leurs lunettes avant d'en finir .
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Nadine Gazonneau · il y a
Un très bon moment de lecture. +5. Je vous invite à découvrir "en route exilés" en finale du prix tanka.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Virgo34 · il y a
Un récit particulier assez réaliste dans notre monde moderne.
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Jarrié · il y a
Singulière histoire ! Du défunt ou du fils, lequel est le plus froid ?
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Marie · il y a
Pas facile votre texte ! mais bien écrit j'aime beaucoup, je vote.
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Jean Calbrix · il y a
Un bon TTC mettent en avant le peu de compassion d'un fils à la mort de son père et qui dans son déroulement donne les raisons profondes de ce désintéressement ! Bravo, Raginel ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet dramatique Mumba en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Zurglub · il y a
J’aime bien !
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Christian Pluche · il y a
Glacial à souhait.
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Zouzou · il y a
...une bien indifférence face à la mort ! mes voix
si vous aimez , " les soldats imposent " Printemps , " le chasseur alpin " Paysages , " à la ravigote " et " fier de ses rondeurs " Eté

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Océan · il y a
Entre le polar et le sentimental, mon cœur balance, entre l'amour et la haine et c'est là tout le charme de votre texte. Du moins c'est comme cela que je l'ai perçu. J'aime bien
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