Narayama

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2020
Nami est allée chercher de l’eau au puits. Comme chaque matin, elle prépare le thé, en détache les feuilles avec soin. Ne rien gâcher, le plus petit grain de riz, la moindre miette est un cadeau de la nature, il faut la respecter. Et nourrir la famille qui lui reste, son fils aîné Kenji et ses deux petits-enfants, Nao et Yuna. Son homme est mort depuis longtemps, un accident de forêt quand il était bûcheron. Le choléra a eu raison de sa jeune bru. Nami a fait de son mieux pour élever les petits.
Aujourd’hui n’est pas un jour habituel. La femme a appris à compter, elle sait que ce matin elle déroule soixante-dix longues années de vie derrière elle. C’est l’heure. Les vieux sont une charge au village, des bouches édentées à nourrir, qui ne creusent rien d’autre que la pauvreté. Nami est une exception, son sourire éclaire de petites dents nacrées, aucune ride ne vient plisser la peau satinée de son visage, son corps de jeune fille est souple comme le roseau. Si vieille et si jeune à la fois.
Kenji est parti pour l’atelier, une fabrique de meubles en bois aux confins du hameau. Il n’aurait pas dû. Nami souffle sur les braises, l’eau commence à frissonner dans la bouilloire. Elle en aime le sifflement d’alouette. Kenji devrait rentrer pour l’amener là-haut. C’est la tradition, le fils aîné porte sa mère sur son dos, ensemble ils gravissent la colline. Une dernière prière à l’unisson, un ultime baiser et le fils redescend chez les vivants, contournant avec respect les ossements qui jonchent les flancs de la montagne. L’ancêtre finira ses jours, seule et sans nourriture, au milieu des corbeaux affamés. C’est le sort de tous ceux qui atteignent l’âge fatidique, il leur faut libérer la place pour la génération suivante.
Nao et Yuna jouent au Karuta* sur le sol de terre battue ; ils fixent leur grand-mère de leurs jolis yeux en amande. Depuis plusieurs jours, ils sentent la tension alentour sans mesurer le drame qui s’annonce. Ils aiment Nami comme on aime une maman dévouée et ne peuvent imaginer la vie sans elle. Ils ont entendu parler de ce rite funèbre mais Nami ne ressemble pas à une grand-mère, elle ne peut pas mourir.
Kenji non plus ne peut se résoudre au voyage sans retour et Nami le sait, il est prêt à renier les âmes de ses ancêtres, affronter l’opprobre et la honte, le rejet du village. Prêt à perdre son emploi, ses amis qui admirent son courage face aux épreuves et son endurance aux travaux les plus durs. Prêt à tout pourvu qu’il garde sa mère auprès d’eux.
Mais Nami est pétrie d’honneur, elle sait que l’heure a sonné. Elle a câliné les petits au rythme des chants traditionnels, raconté les méandres de la famille, leur maman, belle comme une étoile, qui pense toujours à eux. Elle a appris les rudiments de vie à Yuna, la petite si futée, comment tenir un foyer, cuire le riz aromatisé de gobô, rouler les galettes de maïs, entretenir le feu et fleurir l’autel des aïeux d’un iris ou d’un camélia, et au printemps rendre grâce devant les cerisiers au plus haut de leur floraison. Nao est plus jeune mais il est fort, son regard est franc. Il sait jardiner, planter le kabocha, cueillir les asperges et le negi, sarcler le gombo, il travaille le bois avec son père. Ses petits-enfants, sa fierté, sauront se débrouiller dans la vie, elle peut partir en paix.
La seule préoccupation de Nami, c’est Kenji : il devrait se remarier, vivre aux côtés d’une épouse travailleuse qui aimerait les petits comme les siens. Elle priera les dieux jusqu’à son dernier souffle, là-haut, pour que son vœu se réalise. Elle ne versera pas une larme, aucun cri ne sortira de sa bouche désormais vilaine, elle en fait le serment. Elle s’allongera sur la pierre, en plein vent, et rejoindra ceux qui l’ont précédée, avec dignité.
Nami aperçoit son reflet dans l’eau qu’elle vient de tirer. L’image est celle d’une femme jeune, beaucoup trop jeune. Il lui faut paraître vieille pour que Kenji consente à son devoir de fils. Elle sort de la maison à pas feutrés et derrière les bambous, elle attrape une grosse pierre plate et cogne ses dents de toutes ses forces, elle se plie en deux sous l’effet du choc. Trois dents sont cassées, en biais, elle rince sa bouche endolorie dans le ru strié de longs filaments rougeâtres.
Kenji rentre du travail, le dos voûté, son pas est lourd.
Il aperçoit sa mère qui essuie sa bouche sur l’ample manche de son kimono, il a compris.

_____

* Karuta = jeu de cartes japonais

Texte inspiré d’une légende japonaise, les personnes âgées de plus de 70 ans partaient pour Narayama, « la montagne aux chênes », accompagnées de leur fils aîné, afin d’y mourir.
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Olivier Descamps · il y a
La montagne est un lieu où nous irons tous un jour... afin de retrouver l'autre côté de la cîme... Belle émotion, merci
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VERONIK DAN · il y a
Légende cruelle mais très bien décrite.
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Olivier Pélissier · il y a
Belle et émouvante légende japonnaise. Mon vote.
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Léonore Feignon · il y a
Ce texte fait réfléchir au don de soi, au sacrifice... un très beau texte qui ne laisse pas indifférent.
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Chantal Sourire · il y a
Tant mieux, merci Léonore !
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Liane Estel · il y a
Comme toujours, admirablement écrit et décrit.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Liane, et bonne fin d'année !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonne finale avec ce texte aux senteurs subtiles des horizons lointains. un réel dépaysement. toutes mes voix renouvelées.
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Janine Meurin · il y a
Terrible tradition je trouve. Elle n'était pas une charge pour la société. Ses petits enfants comptaient sur elle, son fils aussi. Très touchant ; l'écriture précise traduit bien les sentiments des uns et des autres.
Je m'interroge, si le fils était décédé, qui l'aurait portée sur le dos ? Je vais me documenter. Merci !

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Chantal Sourire · il y a
Bonne question, merci de me dire...
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Rosa Carton · il y a
Bravo Chantal pour la force de cette histoire! Mon soutien!
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Atoutva · il y a
Bonne chance !

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